La cohésion nationale, un défi pour l’État et les musulmans

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Par  Dany COHN-BENDIT, Alexandre MALAFAYE et Nasser ZAMMIT

Tribune publiée dans Le Monde dans son édition du 15 mai 2015. Lire l’article

Au lendemain des événements tragiques de janvier 2015, la France a ouvert les yeux sur l’un des plus grands défis auquel elle est confrontée depuis des décennies : sa cohésion nationale. Bien vivre ensemble ne va pas de soi, ne se décrète pas, ne s’impose ni par la loi, ni à coup d’idéologie. On ne bâtit pas une Nation en divisant constamment son Peuple.

Il convient d’abord de regarder la réalité en face. En premier lieu, pour bien comprendre pourquoi et comment nous sommes arrivés si proche de la rupture. Ensuite, pour imaginer les pas qui permettent de restaurer un véritable climat de dialogue, de faire œuvre de pédagogie entre les Français, et de créer l’indispensable cohésion sans laquelle les valeurs républicaines resteront des chimères. Les discours politiques qui ont suivi les attentats de janvier ont fait naître un espoir vite déçu. L’ambivalence des sentiments qu’inspirent l’islam et la « communauté musulmane » est revenue à son plus haut niveau. D’un côté, l’État brandit le bouclier de la laïcité pour défendre le modèle républicain face au danger que les différentes communautés feraient peser sur l’unité du pays. De l’autre, dès qu’il s’agit de s’adresser aux Français musulmans, l’État se tourne vers une instance religieuse, en l’occurrence le Conseil français du culte musulman (CFCM), dont il veut faire une sorte de clergé pour un islam de France. Or, l’islam sunnite, majoritaire dans notre pays, ne peut, par essence, fonctionner sur la base d’une hiérarchie cléricale pyramidale. À l’heure de la démocratie participative, cet anachronisme ferait sourire s’il n’était si dommageable, d’autant que la notion d’islam de France constitue une ineptie. L’islam, bien commun universel, ne saurait se définir en fonction du lieu de culte. Il est pluriel, et il existe autant de différences entre les chiites et les sunnites, par exemple, qu’entre les catholiques et les protestants.

Conséquence directe, les français musulmans ne se reconnaissent pas tous dans les organisations censées les représenter, tel le CFCM ; ni dans les analyses de certains imams ou dans les propos de spécialistes dont la surexposition médiatique et les discours troublent davantage les esprits qu’ils ne rapprochent les points de vue. Il faut cesser de confondre l’islam avec les dérives extrêmes commises par des fanatiques qui ne représentent pas ses valeurs universelles. Les Français musulmans se sentent agressés par des propos véhiculant en permanence l’idée que les musulmans doivent se désolidariser des terroristes, ou s’excuser des actes que ces derniers commettent et avec lesquels les musulmans n’ont rien à voir. Sans quoi, l’islamophobie ne se résorbera jamais. Il est tout aussi indispensable que les prétendants au débat sur l’islam, s’ils veulent apaiser les rancœurs et lutter contre les différentes manifestations de racisme et d’antisémitisme, prennent de la hauteur et renoncent à toute forme de condescendance qui braquent les parties en présence.

Une autre absurdité entretient la discorde. Les français musulmans forment la seule communauté dont on exige qu’elle se plie à deux injonctions contradictoires, qui varient avec l’actualité : se fondre dans la société en tant que français à part entière, ou manifester dans la rue en tant que musulman. Pour les musulmans, rien n’est plus exaspérant.

Enfin, aucun responsable politique ne devrait perdre de vue que les bouleversements liés à la mondialisation ont des conséquences économiques et sociales multiples et menacent la cohésion nationale bien davantage que tout le reste. Un seul chiffre suffit à illustrer la gravité du problème : 1,9 million de Français de 18 à 25 ans n’ont aucune activité.

Face à cette situation critique et la confusion qui l’entoure, chacun doit maintenant prendre ses responsabilités. Il revient aux français musulmans de construire un espace démocratique, qui reflète leur diversité et se place au service de l’intérêt général ; une agora républicaine, traversée d’antagonismes et de solidarités, au sein de laquelle une totale liberté de penser favorisera le dialogue, les débats et l’émergence de propositions élaborées au plus près du terrain. Elle aurait pour vocation de devenir un interlocuteur privilégié des pouvoirs publics sur toutes les questions relatives aux français musulmans, sans que l’État soit contraint de passer par le filtre d’organisations religieuses.

De son côté, l’État doit agir sans tarder et adapter la loi de 1905 à notre époque, car le contexte de la fin du XIX° siècle, qui a conduit à séparer l’église catholique de l’État, n’a plus rien à voir avec la situation de l’islam et des français musulmans au XXI° siècle. Sur ces questions, la puissance publique est déjà confrontée à de nombreuses difficultés liées à l’inadaptation des textes existants. Sans un changement de posture, l’impuissance publique va devenir la première entrave au bien vivre ensemble. Il ne s’agit pas de revenir sur le principe de la séparation de l’église et de l’État, ni même sur la laïcité à la française, qui reste le ciment des valeurs de la République. Mais l’État doit comprendre que s’il ne s’implique pas dans l’organisation de l’islam en France, il laisse de facto l’opportunité à d’autres de le faire à sa place.

Dans cette perspective, plusieurs pistes ou idées méritent d’être débattues :

  1. Encourager l’instauration d’un vrai dialogue avec les différentes communautés au niveau des villes. L’expérience initiée avec Marseille Espérance depuis une vingtaine d’années pourrait inspirer d’autres villes. De la même façon, il serait intéressant de tirer toutes les leçons du régime concordataire en Alsace et en Moselle.
  2. Dans les établissements scolaires, proposer aux jeunes du secondaire un enseignement plus étoffé du fait religieux et, pour ceux qui le souhaitent, un approfondissement sur une ou plusieurs religions, en veillant bien au strict respect des principes de la laïcité.
  3. Faciliter la mise en place sur tout le territoire, en appui des organisations musulmanes concernées et sous contrôle préfectoral, d’un enseignement supérieur de théologie musulmane à destination notamment, des imams de France.
  4. La « garantie du libre exercice des cultes » (loi 1905) suppose de pouvoir pratiquer son culte dans des conditions satisfaisantes. Pour cela, élaborer un « plan mosquées 2020 » (construction / rénovation) dans lequel l’État et les collectivités se proposeraient de jouer un rôle de facilitateur, et, au travers d’une fondation ad hoc, aideraient à la supervision, avec les différentes parties prenantes, du financement des opérations de construction ou de rénovation des mosquées, limitant ainsi les influences étrangères. Dans le même temps, identifier l’ensemble des demandes de transformations d’organisations culturelles (qui servent de cadre juridique à un lieu de culte) en organisations cultuelles, à condition pour elles de respecter les lois et valeurs de la République.

Les français musulmans ont donc besoin que l’État s’implique. Cette intervention n’a pas vocation à être permanente. L’idée principale est d’aider les français musulmans à organiser leur représentation, pour un temps raisonnable, et, en parallèle, de régler la question des lieux de prière, pour que ceux qui le souhaitent puissent pratiquer leur religion sans risquer de tomber dans les filets de ceux dont les buts ne sont pas en adéquation avec les objectifs républicains.

Cet appui de l’État est aujourd’hui indispensable, car à la différence des autres grandes communautés qui composent la France, les musulmans sont encore peu représentés, que ce soit dans la société civile, en politique ou sur le plan religieux. Sur les 6 à 7 millions de français musulmans, moins d’une dizaine sont parlementaires. Cette situation soulève des questions intellectuelles, philosophiques, institutionnelles, juridiques et politiques pour lesquelles la société française dans son ensemble se doit d’apporter des réponses adaptées et pertinentes.

Si l’intelligence l’emporte sur les manipulations, les angoisses et la peur, les défis auxquels nous sommes confrontés constituent une formidable chance de redonner un corps à la nation française.

Image : Le Monde.

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