Journal des Futurs #13 : La société française à l’épreuve de la résistance des matériaux.

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La crise du Covid-19, et le confinement consécutif ont provoqué l’arrêt et la désorganisation d’une bonne partie de l’économie. Cela a créé, fait ressortir, ou exacerbé des tensions au sein de la société française. Ces tensions sont de plusieurs natures. Il convient de bien les repérer afin de travailler à leur apaisement. En physique des matériaux, on parle de « contraintes » pour désigner les forces internes aux objets sous tension. Les contraintes sont invisibles de l’extérieur, mais elles « travaillent » de l’intérieur le matériau. Et, un jour, sans crier gare, le matériau cède. C’est ce qui se passe lorsque les ouvrages d’art sont trop sollicités et que ces charges dépassent celles pour lesquelles ils ont été calculés. En l’occurrence, pour ce qui concerne la société française d’aujourd’hui, les risques de fracture sont grands, tant les forces en jeu sont considérables.

La première tension est, bien sûr, économique. Tout un chacun comprend que ce n’est pas la même chose de perdre une partie de sa fortune, ce qui est assurément regrettable, ou de perdre son travail précaire, voire son logement, et de se retrouver dans la misère sans savoir comment s’en sortir. Le constat est banal, mais il faudra l’avoir présent à l’esprit au moment de répartir le fardeau des sacrifices nécessaires au pays pour sortir de la crise. Mutatis mutandis, il n’a pas été possible en 1918 de répartir le coût de la guerre et de la reconstruction sur les mêmes bases qu’avant la guerre. Les petites gens avaient déjà – et combien ! – payé l’impôt du sang. L’impôt sur le revenu progressif a donc été institué, alors qu’il avait été rejeté avant la guerre.  De la même façon, la protection sociale envisagée dans les années 30, n’avait pu aboutir, malgré le passage au pouvoir du front populaire. Les épreuves de la guerre et de l’occupation ont rendu possible cette réforme majeure, qui aujourd’hui met en jeu plus du quart du revenu national.

La crise n’a pas fait que creuser les différences de situation entre les nantis et les démunis. Elle pose la question des choix que l’on effectuera pour la « reconstruction ». Il va falloir relancer la machine et déverser de l’argent pour la remettre en route. Oui, mais comment ? Certains imaginent de distribuer à chacun une somme forfaitaire pour relancer la demande (« l’argent hélicoptère »). Pourquoi pas ? D’autres privilégient l’aide ciblée aux entreprises, pour éviter les faillites et le chômage. Oui, mais lesquelles ? Celles des industries du passé, ou celles des industries d’avenir ? Celles qui distribuent des dividendes ou celles qui n’en distribuent pas ? Les multinationales ou les PME ?

Deuxième tension, celle qui divise les cols blancs, les cols bleus, et les employés de service. Les premiers ont pu télétravailler, et ont même pu y trouver quelque avantage. L’épisode n’a pas été trop pénalisant pour eux, et a pu être agréable pour ceux qui disposaient d’une résidence secondaire avec jardin. D’ailleurs, aujourd’hui, des revendications se font jour dans les entreprises tertiaires pour pérenniser une forme plus ample de télétravail.  Les seconds ont été obligés de s’arrêter de travailler, se trouvant en chômage partiel et voyant aujourd’hui leur emploi menacé.  Quant aux troisièmes, ils ont été obligés de continuer leur tâche, car il fallait bien que le pays continue à fonctionner vaille que vaille. C’étaient les soignants, les éboueurs, les livreurs et les caissières. Pour résumer grossièrement la situation, tous les métiers sont utiles dans une société. On le savait de longue date, La Fontaine l’avait rappelé dans sa fable Les membres et l’estomac. Encore faudrait-il que chacun soit rémunéré à hauteur de son apport au bien collectif (à « l’utilité commune », dit la Déclaration des Droits de l’Homme).

La troisième tension est d’ordre spatial. Les « gilets jaunes » portaient la parole des frustrations des populations des zones oubliées et délaissées par le mouvement de création de richesses. La prospérité et les aménités sociales (accès à la culture, aux divertissements, à une vie sociale agréable) se sont au cours des dernières décennies concentrées dans les centres-villes. Les banlieues « sensibles », ont bien sûr été à l’écart de ce mouvement. Mais ces quartiers ont été cependant pris en compte dans le débat public, et – un peu – dans l’affectation des moyens. La France des lotissements, des petites villes et des campagnes délaissées (la « France périphérique ») était passée, pour sa part, sous les écrans radars de la politique et de la décision publique, et de l’affectation des ressources. Cette France était ignorée, et elle s’est donnée une visibilité pendant quelques mois avec les gilets jaunes. Or, paradoxalement, la crise sanitaire a montré les atouts des petites villes et des villages vis-à-vis des épidémies. Par ailleurs, nécessité faisant loi, l’offre culturelle a envahi la Toile, profitant par effet second aux habitants de la France délaissée qui réclamaient cela en vain depuis des années. La qualité de vie des petites villes et des campagnes est apparue soudainement aux citadins qui, grâce au télétravail, envisagent de s’y installer. La question de l’occupation de territoire par les activités humaines, qui préexistait à la crise sanitaire, s’en trouve soudainement posée avec plus d’acuité, et en partie reformulée.  

Il est une autre tension qui a, pour l’instant, été passée sous silence, car elle est peu convenable à énoncer. C’est celle entre les jeunes et les seniors. Le Covid-19 a été une maladie qui n’a touché que les plus âgés. Sur les 30000 décès à déplorer, seuls quelques dizaines avaient moins de 50 ans. Les moins de 20 ans avaient un taux de létalité (probabilité de mourir une fois la maladie contractée) de 0,001%. Or, le pays va s’endetter à hauteur de plusieurs centaines de milliards à cette occasion. Pour résumer brutalement la situation, la France a créé une dette considérable sur les épaules des jeunes (c’est en effet eux qui devront la rembourser) pour sauver les vies des anciens (la moyenne d’âge des décédés a été de 80 ans). Cette tension va croitre à mesure que les jeunes prendront conscience du sacrifice énorme qu’on leur demande. Pour la désamorcer, certains imaginent un impôt, fortement progressif, sur les successions à venir dans les 10 ans. L’idée est séduisante, et en tout cas cohérente. La communauté nationale a dépensé sans compter pour sauver les vies des seniors, en retour ils ont un devoir de solidarité vis-à-vis d’elle.

La dernière tension est plus difficile à percevoir. Elle se situe entre ceux qui ont accès à l’information, et ceux qui n’ont qu’une information partielle. Ceux-là n’ont de choix qu’entre obéir sans se poser de question ou se réfugier dans les théories complotistes. Encore aujourd’hui, on ne sait pas la vérité sur l’efficacité de la chloroquine. Certes, les autorités médicales se sont prononcées contre. Mais enfin, le Professeur Raoult est un scientifique réputé. Mais enfin, ce n’est pas la première fois que les autorités scientifiques discréditent des pionniers (Galilée, Copernic, Pasteur, Einstein, etc.). Mais enfin, l’équipe qui a écrit l’article du Lancet a des accointances avec des labos pharmaceutiques. Alors que faut-il penser ?  Les interrogations sont similaires pour l’efficacité des masques (utile ou placebo ?), pour le risque de deuxième vague (certain ou improbable ?).  Cette tension entre ceux qui savent parce qu’ils ont accès aux vraies informations et ceux à qui on ne dit pas tout est peut-être la plus pernicieuse, car elle est de nature à miner la confiance entre membres de la même nation, et entre les gouvernants et les gouvernés. Et, sans confiance, pas de sursaut possible. « Décharger » cette tension en recréant les conditions d’une information fiable sur les faits et en garantissant l’expression de la pluralité des analyses va donc être un défi essentiel de la période.

Xavier d’Audregnies
Membre de Synopia

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