« Trafics au Sahel – 60 ans pour conquérir le pouvoir », interview de Guillaume Soto-Mayor, membre des Jeunes de Synopia

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Retrouvez l’interview de Guillaume Soto-Mayor, membre des Jeunes de Synopia sur le site du Mondafrique.

Interview réalisée par Nathalie Prevost.

Dans le numéro 117 de la revue Recherches Internationales, il publie un article intitulé « Trafics et trafiquants: éléments structurants des sociétés sahéliennes » issu de travaux menés depuis 2014, qui explique comment, du commerce aux trafics, le Sahel a développé une expertise et des activités qui pèsent d’un poids désormais central dans les équilibres du pouvoir. 

Mondafrique : Si le commerce entre l’Afrique et la Méditerranée remonte au premier millénaire avant JC, il a évolué dans sa version contemporaine vers toujours plus de professionnalisation et d’importance. Racontez-nous cette histoire, au carrefour du socialisme, de l’arrivée des 4X4 et du haschich marocain.

G.S.M. : Le mot « trafic » est la dénomination de flux anciens, qui traversent cet espace d’est en ouest et du sud au nord. Ce n’est pas le nom que leur donnent les populations locales. Il est certain que la dépendance des populations à l’égard de ces flux s’est accrue les dernières décennies. C’est cette dépendance qui est l’axe clé : la dépendance à la continuité de ces flux et des revenus qu’ils génèrent.  Si, il y a quelques décennies, le commerce du sel, des chameaux, des pièces de voitures, et de l’essence était encore le cœur des axes commerciaux qui traversaient l’Afrique subsaharienne, cela a changé avec le développement d’Etats nations, des frontières plus marquées et l’avènement de régimes socialistes en Algérie et en Libye, qui ont conduit à l’instauration de droits de douane, mal ou non acceptés par les ethnies dominantes sur ces axes, et la structuration progressive de flux commerciaux non licites.

Beaucoup font remonter le début de la structuration des réseaux au début des années 60, avec le Lada Trade, le commerce de véhicules Lada vendus de l’Algérie jusqu’à Kidal. Puis, des produits subventionnés à prix très bas en Algérie ou en Libye, des pâtes, du riz, du lait, des produits pour bébé par exemple, ont été revendus par des populations à tradition marchande avec quelques centimes de marge à Kidal, Gao, Agadez, Tombouctou, jusqu’à inonder les capitales sahéliennes. On en trouve jusqu’à présent sur les marchés du septentrion malien et nigérien. Il s’agissait déjà de permettre, d’un point A à un point B, de sécuriser le passage d’un vendeur, d’un transporteur, d’un commerçant/transitaire/intermédiaire pour une clientèle. C’était le début de la structuration d’un flux commercial transfrontalier. 

L’accélération de ces flux et leur montée en puissance ont été facilitées dans les années 70 et 80 par des avancées technologiques, au premier rang desquelles les 4X4 tout terrain qui ont remplacé les chameaux et les Peugeot, permettant d’aller plus loin, plus vite et de manière plus sécurisée et moins visible. Ces progrès ont été parachevés par l’arrivée du GPS et du téléphone satellite. 

Mondafrique : Vous dites que le tournant, dans les années 80, c’est le trafic de cigarettes. 

G.S.M. : Oui, parce qu’il marque un changement d’échelle. Quelques uns des acteurs de ces trafics, grâce à leur savoir faire et leurs contacts, notamment au sein des forces de l’ordre pour passer les frontières, se lancent dans les années 80 dans le trafic de cigarettes. Des cigarettes arrivent de Guinée Conakry, de Mauritanie, du Bénin, du Nigeria et remontent, traversant le Mali, le Niger ou le Burkina Faso, vers la Libye – à l’époque, gros consommateur et transitaire – l’Egypte et l’Algérie. 

Ce trafic implique des structures criminelles puisqu’il faut un logisticien (pour s’occuper des voitures, des caches), différents modes de transport (la plupart terrestres mais aussi aériens), des voitures, des chauffeurs très expérimentés, des points relais bien organisés. Et comme les cargaisons valent beaucoup plus d’argent, et que la perte d’une cargaison est beaucoup plus grave que dans le passé, il faut les sécuriser, armer les convois ou les escorter. Donc s’allier avec les groupes armés, leur attribuer une part du gâteau, les rémunérer pour garantir la sécurité. Dans cette même logique de garantir le passage, il faut impliquer directement des membres clé de l’Etat pouvant être des menaces. Tu dois garantir l’arrivée de ta cargaison à ton acheteur en termes de volume et de délai. Il faut donc que tous les chaînons du réseau fonctionnent en parfaite harmonie. Cela implique, frontière ou pas frontière, division ethnique ou pas, qu’il y ait des alliances forgées avec tous les groupes/toutes les tribus ou clans déterminants sur la route, de l’envoi jusqu’à l’arrivée. C’est ce que le trafic de cigarettes a permis d’organiser. 

Mondafrique : Dix ans plus tard, de grands leaders criminels émergent.

G.S.M. : Oui. Il s’agissait parfois de simples transporteurs audacieux et connaissant très bien le désert et les caches : « des châteaux dans le désert », des fermes où travaillent des migrants, des sites d’orpaillage. Parfois, ces chauffeurs vont devenir logisticiens, puis responsables d’une partie de la route et parfois même, ils développeront leur propre trafic. C’est l’exemple même de Cherif Ould Abidine au Niger et de  Mohamed Rouggy au Mali.

Mondafrique : On assiste, en somme, à une professionnalisation des réseaux ? 

G.S.M. : Un double mouvement se produit dans les années 90. Le premier trouve son origine au Maroc, où la production de résine de cannabis se sophistique, grâce à des innovations de recherche-développement suscitées par des chimistes néerlandais et français. L’augmentation des tonnages produits dans la région du Rif font que le Maroc inonde l’Europe de l’Ouest de son haschich. A tel point que la route vers l’Europe, maritime et terrestre, est saturée.

Les barons de la drogue identifient alors une route alternative, secondaire, qui contourne le Sahara Occidental, par le sud, puis traverse la Mauritanie, le Mali, le Niger et la Libye, pour remonter vers les ports libyens qui sont les bases du trafic : Misrata et Tripoli. A partir du début des années 90, 15% environ de la production totale de haschich circule à travers le Sahel, soit plusieurs dizaines à centaines de tonnes par an. Pour toute cette route, de la même manière que pour la cigarette, il faut composer avec une mosaïque d’ethnies, de clans, de groupes armés qui contribuent à sécuriser le flux, en s’appuyant sur les réseaux déjà en place, qui assurent le trafic de cigarettes, car ils sont les seuls capables de faire passer le haschich.

Le 2e phénomène, c’est l’importance des revenus générés par ces trafics, de cigarettes et de haschich, qui contribuent à un processus de criminalisation de la zone. 

Au départ, pour passer la frontière entre le Maroc et le Sahara occidental, qui était intégralement minée, les trafiquants envoyaient un dromadaire suicide, ce qui ouvrait une fenêtre de quatre à six heures. Puis, quand les mines sont devenues électroniques, des complicités locales ont permis de les mettre en panne pendant une demi-journée. Avec le temps, les convois ont gagné en vitesse, s’échangeant très rapidement la drogue à des points GPS convenus. Chaque segment du trafic entre les points A, B et C est géré par un réseau différent, sous le commandement de quelques grands barons jouissant d’une autorité leur permettant d’arbitrer les conflits et de contrôler l’ensemble. Confier chaque segment à un seul réseau permet de garantir la sécurité du convoi, le principe étant que chaque segment est géré par l’ethnie clé dans la zone. Certains lieux, comme Abala au Niger, juste après la frontière avec le Mali, deviennent alors des interfaces entre les segments d’un réseau. 

Mondafrique : Mais les conflits reprennent de plus belle, dans les années 90 ? 

G.S.M. : Parallèlement, ressurgissent à cette époque les rébellions touareg et toubou ainsi que les milices arabes ou peules utilisées par les gouvernements locaux pour contrer ces mêmes rébellions. Ces rébellions, d’une part, et les groupes paramilitaires/milices/Etats, d’autre part, veulent capter une partie des revenus potentiels du haschich ou de la cigarette. Le trafic va donc devenir progressivement un enjeu de conflit, qui s’ajoute aux revendications identitaires et communautaires, tandis que les revenus issus du convoyage ou de la sécurisation des trafics dans les territoires contrôlés par des groupes armés ethnicisés deviennent peu à peu indispensables à leur propre survie, à la continuité de leur combat. 

C’est ainsi que certaines communautés finissent par devenir très dépendantes du trafic, dont les revenus servent à payer armes, nourriture, salaire de la soldatesque, carburant etc. Et comme ces conflits sont très fortement ethnicisés, certains clans ou tribus deviennent des spécialistes, s’acquièrent une réputation autour de ça et s’en servent finalement pour renverser l’échelle sociale. A l’inverse, les grands barons du haschich dans la zone, s’ils veulent assurer la continuité de leurs flux criminels du Maroc à la Libye, sont contraints d’avoir des relais et de pouvoir s’appuyer sur des personnages puissants, jouissant d’une assise territoriale qui leur permet de garantir le passage du convoi sur un segment de la route. Ces grands personnages sont intégrés au sein des groupes armés rebelles ou para militaires. Citons Dina Ould Daya, Sidi Ould Ahmed, Mohamed Rouggy, Sultan Ould Badi, Cherif Ould Abidine, les frères Alambo. 

Dans les tribus nobles et très religieuses et conservatrices, le trafic était une activité indigne. Mais plusieurs événements surviennent qui font bouger ces lignes : les conflits, qui rendent ces activités indispensables, et surtout les sécheresses, grandes oubliées, qui détruisent les structures pastorales, tuent le cheptel, aggravent la famine et la pauvreté, contraignent certaines ethnies à se tourner vers d’autres économies palliatives et jettent les gens sur les routes. Suite aux sécheresses, tu as des cousins, des parents, dans tout le Sahel, du sud de l’Algérie à toutes les capitales et ces personnes peuvent devenir des relais sécurisés partout. 

Ces circonstances externes conduisent au renversement de la table au sein des groupes ethniques et entre groupes ethniques. Et ce double mouvement, on peine à le comprendre et l’analyser, mais il a été très important dans des sociétés qui fonctionnaient avec une hiérarchie sociale extrêmement forte, rendant certaines positions religieuses, politiques et économiques inaccessibles aux personnes d’ascendance captive ou castée. Un certain nombre de ces trafiquants sont devenus des personnages clé, pourvoyeurs d’emplois, de protection, de survie de clans entiers. Et l’accès à ces revenus a permis à des ethnies qui évoluaient dans le petit commerce, l’agriculture ou l’élevage d’accéder à des niveaux supérieurs dans la société et les cercles du pouvoir. 

A partir des années 90 et au début des années 2000, ce mouvement continue. Les trafiquants deviennent des acteurs clé de la conflictualité au Sahel. Ils deviennent des forces au sein de leurs ethnies/tribus respectives, partout, et ils accentuent le morcellement ethnique et tribal. En effet, si tu deviens l’acteur clé d’un des chaînons, tu peux diviser ce segment en deux et faire accéder ton groupe ethnique à  un revenu sécurisé, la corruption au plus haut niveau de la sous-région étant désormais installée. 

Les cartes des relations interethniques sont rebattues, par exemple, au sein des ethnies touaregs, entre Idnan et Ifoghas. 

Evidemment, les gouvernements de la sous-région instrumentalisent ces relations, pour mieux régner par la division et aussi, toucher de l’argent bien sûr ! (rires). A l’époque, le gouvernement malien libère régulièrement des trafiquants ou les soutient contre les Ifoghas, pour prévenir une prochaine rébellion et assécher leurs revenus. La même chose se passe avec les tribus arabes. Les Lehmar et les Berabiche deviennent des relais clés du gouvernement malien au nord du pays, contre la tribu noble des Kounta. Et quand au milieu des années 2000, la rébellion éclate à nouveau, la ligne de démarcation passe, si je caricature un peu, entre les nouveaux riches proches du gouvernement et les vieilles forces dominantes de la zone qui se battent pour ne pas être déclassées. Dans la CMA, tu retrouves les Ifoghas et les Kounta et de l’autre côté, tu retrouves les Lehmar et les Imghad. La ligne de division se fait à la fois sur des lignes ethniques et sur des lignes criminelles. 

Mondafrique : Un rapport récent du groupe d’experts sur le Mali estime que le crime organisé au Sahel continue d’évoluer principalement autour du haschich marocain, impliquant des groupes armés chargés de ce convoyage et qui s’affrontent sur le terrain. Etes-vous de cet avis ? 

G.S.M. : Je pense que le haschich marocain est de très loin, si on parle de trafic dans la zone, en termes de revenus générés, de place, de dépendance et de structuration, l’enjeu clé des réseaux au Sahel. Pas de doute là-dessus. Il ne faut pas oublier le trafic de cigarette, cependant, qui continue. Et d’autres choses, comme l’essence, le pétrole, les médicaments contrefaits. La cocaïne, c’est de l’occasionnel, très occasionnel : il y a un boulevard disponible dans les ports et aéroports d’Afrique de l’Ouest pour la cocaïne, donc inutile d’emprunter des routes coûteuses et dangereuses. 

La nouvelle source de revenus qui est apparue ces dernières années, notamment à cause de l’augmentation des cours, c’est l’or, devenu un revenu clé, aussi bien au Nord du Tchad à Kouri Bougoudi, qu’au Djado, dans le nord de l’Aïr ou la région de Kidal. Et ces revenus sont cruciaux, absolument cruciaux, notamment dans le financement des groupes armés et de personnalités dans la zone. Le commerce de l’or est considéré comme plus noble, intégré dans des structures licites avec des grossistes, des acheteurs, des intermédiaires, plusieurs places fortes :  Accra, Cotonou, Lomé et même Ouagadougou. C’est l’un des facteurs essentiels dans les rapports de forces entre groupes armés dans la zone, je pense notamment au MNLA. 

Mondafrique : Quels sont les liens entre ces trafiquants et les pouvoirs traditionnels et politiques au Sahel ? Dans votre article, vous estimez que ces « réseaux criminels » sont désormais au pouvoir. 

G.S.M. : Plus ces barons deviennent importants dans les groupes ethniques, dans le contrôle territorial de régions entières, plus ils deviennent des forces politiques indispensables avec qui traiter. On le voit aussi bien au niveau des libérations d’otages dans lesquelles ce sont des personnages incontournables ; on le voit dans les négociations de paix. Car les différents segments des réseaux gérés par les différents groupes armés ethniques savent que tout conflit qui dégénère nuit au business. 

En fait, on remarque que dans les Etats de la sous région, pour avoir leur mot à dire et leur part de revenus, les gouvernements ont joué des jeux différents avec ces réseaux. Parce qu’ils en avaient besoin pour les élections et aussi parce qu’ils avaient, parfois, des intérêts personnels dans certains trafics. Différents Etats ont adopté différentes stratégies. Depuis les années 90, la stratégie nigérienne a été d’intégrer progressivement des réseaux criminels au sein de l’appareil d’Etat, afin de réguler les oppositions, les conflits éventuels, ce qui a permis, à la surprise de beaucoup, de maintenir une forme de stabilité. Mais naturellement, plus on accorde de place aux réseaux criminels, plus ils accroissent progressivement leur emprise sur l’appareil d’Etat et les partis politiques. Il suffit de rappeler à cet égard la relation incestueuse entre le PNDS au pouvoir et Cherif Ould Abidine, surnommé à Agadez Cherif Cocaïne. Au Mali, la stratégie a été de plutôt de diviser pour régner, d’utiliser les trafiquants pour affaiblir les chefs rebelles.

Mondafrique : Vous vous insurgez contre le concept de narco-djihadistes. Expliquez-nous.

G.S-M.: Il ne faut surtout pas confondre les acteurs criminels et les acteurs djihadistes. C’est une erreur grave. Cette idée que les groupes armés djihadistes seraient des bandits de grand chemin drapés dans un voile de religion, dont le principal objectif serait pécuniaire, est absurde et irréaliste. Tout d’abord parce que la survie de groupes armés locaux, de tribus, de clans, d’ethnies entières dépend des revenus issus d’activités illicites sur leurs territoires. Comment donc penser que des milliers d’hommes armés zone par zone, connaissant la topographie sur le bout des doigts, respectés, légitimes auprès des populations locales, laisseraient quelques centaines d’hommes souvent étrangers (Algériens notamment), aussi entraînés soient-ils, leur piquer la source de revenus dont ils dépendent ? Cela n’a aucun sens. 

Du côté des djihadistes, cette stratégie serait suicidaire car elle entraînerait des conflits avec les populations locales, les groupes armés et même les autorités, ce qui menacerait leur survie, puisqu’ils ne pourraient plus circuler, se ravitailler et continuer leurs opérations librement.

Mondafrique : Vous estimez que les besoins financiers des groupes djihadistes restent modestes. 

G.S-M. : Quand on parle des groupes armés djihadistes, on parle actuellement, dans la zone du fuseau centre (Mali, Niger, Burkina Faso et Mauritanie), de quelques milliers de personnes, 2 500 à 3 000. Même s’ils sont 4000, quels sont leurs besoins financiers ? C’est une question clé et pourtant rarement posée. Ils ont besoin de nourriture, d’eau, de motos, de voitures, d’essence, de moyens de communication, d’armes et de munitions. Mais on ne va pas dans le désert pour faire du shopping à Dubaï ou Ibiza ; on ne décide pas de risquer sa vie pour vivre dans le luxe ! Il s’agit seulement de pouvoir payer occasionnellement une source locale, un informateur, de couvrir les frais d’enterrement de la mère d’un combattant, l’accouchement de la femme d’un autre. Les groupes distribuent occasionnellement un peu d’argent, pas des salaires. Les combattants n’ont pas de comptes en banque, ne circulent pas avec de grosses sommes d’argent. Ils ont des relais locaux chez des commerçants qui leur servent de banque. Les besoins quotidiens des groupes sont minimes.

Mondafrique : Quelles sont les ressources financières des groupes djihadistes pour faire face à ces dépenses? 

G.S-M. : Recevoir de l’argent de sources impures (haram ) est en principe proscrit. De quel argent disposent-ils ? Ont-ils besoin de l’argent des trafics ? La première ressource de ces groupes est la zakat, 3e pilier de l’Islam, qui peut être interprété dans le sens de dons permettant de soutenir le djihad (la cause juste). Des donateurs locaux, des commerçants, des entrepreneurs religieux, voire même des membres de groupes armés, dans une logique de bonne entente, vont financer via la zakat des organismes religieux, des associations locales, des intermédiaires, généralement des commerçants à nouveau, pour que la totalité ou une partie de cet argent soit ensuite redistribuée aux groupes armés djihadistes. Les chiffres précis sont difficiles à estimer mais je pense que l’on parle de millions d’euros annuellement, en argent ou en nature, par exemple en bétail. 

Viennent ensuite les revenus tirés des otages. Pour ces quinze dernières années, on parle, a minima, de 150 millions d’euros versés pour des rançons. Evidemment, ce business va à différents groupes et les intermédiaires, souvent criminels, en prennent une part substantielle, parfois jusqu’à la moitié. Ce fut le cas notamment d’Yiad Ag Ghaly, de Cherif Ould Tahar ou de Baba Ould Cheikh. Même si les groupes djihadistes n’en ont touché, finalement, que les deux tiers, cela leur laisse quand même 100 millions d’euros sur 15 ans, soit une trésorerie de 6 à 7 millions par an. 

Enfin, n’oublions pas que les groupes djihadistes armés pourvoient à certains de leurs besoins en armes et en véhicules par les attaques de bases et de convois militaires. L’addition de ces différentes sources de revenus leur permet donc, selon moi, de largement couvrir leurs besoins. 

Mondafrique : Devenir narco-djihadiste, participer soi-même à un convoi, être transporteur, escorter un convoi sur de longues distances, vous dites que c’est impossible pour les groupes djihadistes que ces activités détourneraient totalement de leur objectif premier qui est le combat idéologique. 

G.S-M. : Oui. La légitimité de revenus haram peut se faire dans des cas très précis, selon des règles qui ont été édictées par la hiérarchie d’al Qaida en Afghanistan pour réguler les relations d’Al Qaida avec les talibans autour du trafic d’opium, puis importées en Algérie par les Algéro-Afghans, tel que Djafar Al Afghani ou Abdelrazak El Para, ayant fréquenté Gulbuddin Hekmatyar, l’un des personnages du trafic en Afghanistan. La règle veut qu’occasionnellement, certains leaders de katiba profitent de revenus criminels, par exemple en faisant payer une taxe à un convoi ou en attaquant un convoi et en brûlant une partie de la cargaison ou en revendant les voitures ou la cargaison à un réseau adverse. Mais ces fonds doivent servir exclusivement au djihad. 

Il est essentiel de noter qu’à aucun moment, la nature des groupes ne change. Ce n’est pas en gagnant extrêmement occasionnellement des revenus criminels ou haram qu’ils le deviennent eux-mêmes.

M : Quel est le projet politique des groupes djihadistes au Sahel ? 

G.S-M. Leur projet reste un djihad défensif, pour instaurer, à la demande des populations locales, un régime contre les koufars (infidèles), les tawaghits (mécréants), les munafiqun (hypocrites), les représentants de l’Etat et leurs alliés étrangers qui oppriment les bons musulmans en leur imposant un mode de vie étranger et antimusulman. Ils se battent pour l’application de la seule régulation de la vie privée et publique susceptible de protéger leurs conditions de vie : la charia et la sunna. Ils portent donc un projet alternatif de société, un projet politique. Ils offrent régulation sociale, familiale, lutte contre la petite délinquance et l’insécurité et surtout, avant toute chose, de la justice. Notamment à travers les juges religieux, quelquefois itinérants, les qadis, qui rencontrent un très grand succès à travers tout le Sahel, en remplacement d’un Etat au mieux absent au pire népotique, corrompu et prédateur. 

M. Vous dites que cette appellation de narco-djihadiste est dangereuse. 

G.S-M. : Oui, parce qu’elle tend à présenter les groupes armés djihadistes comme de simples bandits illettrés et à passer sous silence toute l’alternative politique qu’ils proposent et les raisons de son succès. Ce label narco-djihadiste est un aveuglement volontaire. Il sert souvent des objectifs politiques. Ce n’est pas parce qu’une part infime des revenus djihadistes vient du trafic, ce n’est pas parce que certains trafiquants leur donnent de l’argent ou que les groupes armés djihadistes et certains groupes armés coopèrent en bonne entente sur un territoire, que les djihadistes deviennent des trafiquants. Les groupes armés djihadistes sont en guerre contre les Etats et leurs représentants, particulièrement Al Qaida (l’Etat islamique étant moins pragmatique dans sa relation aux populations locales, considérant que tout mauvais musulman, y compris civil, est une cible légitime). AQMI sait que la clé de la durabilité de son action tient dans sa bonne entente avec les personnages clé du Sahel, les groupes armés et les groupes criminels, auxquels ils ne peuvent se confronter d’un point de vue militaire. 

Dans une logique pragmatique de bonne entente, quelquefois grâce à une proximité ethnique ou familiale, une katiba, sur un territoire, va donc collaborer avec un groupe armé, par exemple pour mener des assassinats ciblés contre un ennemi. Côté criminel, cette entente est avantageuse car elle peut permettre de détourner l’attention des forces armées et de fournir un complément utile de forces vives. Ce pacte de non-agression se matérialise par le fait qu’on ne recrute pas dans certaines tribus ou qu’on scelle des mariages entre grands chefs moudjahidine et chefs de tribus locaux. 

Finalement, une situation de tolérance, de non agression et même quelquefois de coopération active s’établit avec le temps.

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