Éviction du Général Bertrand Soubelet : devoir de réserve ou droit de savoir ?

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Sous ce titre, ne vous attendez pas à lire une fable. Nous ne parlerons pas non plus d’une tragédie, pour éviter de faire une hyperbole. Restons-en au stade d’un grand gâchis, et tirons les enseignements de cette décision annoncée en termes de gouvernance.

Le général de corps d’armée Bertrand Soubelet, patron de la gendarmerie d’Outre-Mer, va être écarté de ses fonctions et placé hors cadre. Avant d’en évoquer les raisons, nous constatons que l’autorité politique choisit de se priver d’un fidèle serviteur de la Nation, spécialiste reconnu de questions de sécurité. Dans le contexte actuel, est-ce bien raisonnable?

Nous voyons quatre raisons, au moins, de nous interroger sur cette éviction dont on sent bien qu’elle a vocation à servir d’exemple, l’Histoire nous ayant démontré à maintes reprises que l’autorité se transformait en autoritarisme quand les «chefs» perdent pied.

1. En premier lieu, à l’heure des bouleversements profonds et structurels de notre société, qui imposent à nos dirigeants de garder les yeux grand ouvert sur la réalité tant le monde va vite, il nous semble désuet que la publication d’un livre écrit par un général quatre étoiles puisse constituer un manquement au devoir de réserve de ce dernier. De plus, la faute éventuelle, qui ne sera jamais démontrée car aucune commission disciplinaire ne se réunira jamais pour statuer en droit, justifiait-elle une mesure si brutale, à savoir la mise hors cadre de l’intéressé?

Faut-il mentir devant la représentation nationale, alors que l’on témoigne sous serment, pour ne pas perturber le gouvernement, quitte à le laisser se fourvoyer, et ainsi préserver ses arrières ?

Ce décalage rappelle ce que les juristes nomment «erreur manifeste d’appréciation commise par l’autorité de tutelle». Cette erreur ne constituerait-elle pas la face émergée de l’iceberg? Ne faut-il pas y voir le prétexte opportunément trouvé de faire payer «intérêt et principal» le péché originel du général? Alors qu’il était numéro trois de la Gendarmerie, Bertrand Soubelet a exposé son analyse franche de la situation devant la commission parlementaire de «lutte contre l’insécurité» qui l’auditionnait en décembre 2013.

2. Sur le fond, nous touchons là à une question fondamentale de gouvernance. On rappellera qu’améliorer la gouvernance consiste à créer, au sein d’une entité disposant d’un pouvoir, une démarche, une circulation d’informations et d’idées, favorisant un décentrement de la réflexion et de l’évaluation des risques afin d’optimiser la prise de décision.

Mais créer cette circulation ne suffit pas. Lorsqu’on pose une question, il faut savoir écouter la réponse! Et s’il semble bien que la commission ne se soit pas offusquée des propos du Général, qui évoquait avec des formules pesées au trébuchet, les difficultés rencontrées au quotidien dans l’exécution de sa mission, ce ne fut pas le cas de certains ministres qui ont vu là une critique de leur politique. Le cas échéant, et alors? Au regard des enjeux de sécurité, l’important n’était-il pas d’apprécier la teneur du message plutôt que de sanctionner le messager? Les Français apprécieront.

3. Le troisième «fromage» de cette leçon est tout aussi essentiel. Faut-il mentir devant la représentation nationale, alors que l’on témoigne sous serment, pour ne pas perturber le gouvernement, quitte à le laisser se fourvoyer, et ainsi préserver ses arrières?

La sanction infligée au Général Soubelet démontre combien le pouvoir exécutif tient à rester sourd à son environnement, prenant même le risque incroyable de stériliser la parole de ceux qui doivent justement l’éclairer.

Nous touchons ici à l’un des fondements de notre gouvernance d’État, sans doute le plus malmené depuis trois décennies. La relation entre le politique et son administration ne peut fonctionner avec efficacité qu’en vertu du respect d’une règle aussi simple que cardinale: l’administration a le droit d’en remontrer et le devoir d’obéir. Si le politique se déclare omniscient, ou refuse d’écouter son administration qui, de facto, est au contact des réalités, c’est le pilotage à vue garanti, et le crash à intervalle régulier.

Hélas! le système politique est tellement hermétique et incapable de se remettre en cause, qu’il fabrique ses propres lanceurs d’alertes. Le Général Bertrand Soubelet, ou encore le Général Vincent Desportes ou en son temps, le Général Etienne Copel, sont de ceux-là. Des hommes courageux qui, le sens de l’intérêt général chevillé aux tripes, osent dirent tout haut ce que beaucoup préfèrent taire pour ne pas déplaire.

4. Enfin, la réaction du pouvoir exécutif doit être replacée dans le contexte d’une demande croissante d’échange et de communication entre la société civile et le pouvoir. La réponse apportée dans ce cas précis illustre, une fois de plus, le total décalage entre le peuple, la réalité sans fard et sa «bourgeoisie d’État». On songe ici à ce proverbe «la maison brûle et grand-mère se peigne». La sanction infligée au Général Soubelet démontre combien le pouvoir exécutif tient à rester sourd à son environnement, prenant même le risque incroyable de stériliser la parole de ceux qui doivent justement l’éclairer.

Mais cela ne pourra plus durer très longtemps. Les cris d’un «monde qui change» fusent de toutes parts et notre classe politique ferait bien de les entendre, car l’avenir appartiendra à ceux qui gouverneront autrement, de façon efficace, exemplaire et moderne, et surement pas à ceux qui se contentent de couper les têtes qui sortent du rang.

Alexandre Malafaye

Crédit photo : Le Figaro

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