«Confinement long, récession longue», par Alexandre Malafaye, Jean-Claude Mailly et Bertrand Ract Madoux

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La crise du Covid-19 nous impose d’affronter le réel et assumer au mieux la gestion des risques, en l’occurrence le risque sanitaire et le risque économique et social.

Bien sûr, la priorité absolue reste sanitaire, nous devons éradiquer cette saleté de virus. Nous le devons notamment à tous nos anciens qui payent un très lourd tribut, et à tous les soignants qui s’exposent au-delà du raisonnable. Vu la situation actuelle, le confinement ne se discute pas, et les pays qui s’y refusaient finissent par l’instaurer. Mais dans le même temps, si la France souhaite éviter d’entrer dans une décennie maudite, nous devons sans perdre de temps relancer l’activité économique partout où cela devient possible, en maîtrisant au maximum les risques.

D’aucuns disent qu’il faudra « profiter » de l’occasion pour amorcer une vraie transformation du capitalisme néolibéral. Objectif noble et nécessaire qui passera au minimum et obligatoirement par une réforme profonde de l’Europe dans ses objectifs et modes de décision. En attendant, il faut gérer l’urgence, se donner des marges de manœuvre budgétaires pour agir et ne pas dépendre intégralement de nos créanciers et de la Chine. En particulier, il faudra encore mobiliser des sommes considérables, sans alourdir les impôts, afin d’inventer de nouvelles formes de solidarité car pendant des années, il risque de ne pas y avoir assez d’activité économique pour redonner du travail à tous ceux que la catastrophe pandémique aura mis sur le carreau.

A ce stade, le plan de sortie comporte de nombreuses inconnues. D’où la difficulté à l’élaborer.

Par-delà les pistes déjà sur la table (géographie, âge), les garde-fous sanitaires (masques, gel, tests) et les outils (recours à l’IA, tracking), Jean Castex, le « déconfineur en chef » doit élaborer les meilleures réponses aux questions essentielles pour le redémarrage de l’économie : qui déconfiner, pour faire quoi, quand et comment ?

Devant lui, trois scénarios de déconfinement se présentent :

Longue nuit. Le scénario « longue nuit », celui de la pénurie, de la gestion à l’aveugle et d’une récession longue. Ici, la France ne dispose pas des équipements de protection en nombre suffisant, ni de capacité à tester à grande échelle. Le retour à la « normale » se fera donc à tâtons, avec une capacité à se projeter de trois semaines, et se prolongera pendant des mois.

Le scénario « entre chien et loup ». Dans ce cas, à condition de respecter les principes démocratiques rappelés notamment par la CNIL, nous trackons à grande échelle, et surtout, nous disposons d’assez de masques, de gants, de gel et de tests de dépistage rapide pour les soignants, les commerçants, les salariés, les fonctionnaires, etc. De son côté, la population s’organise comme elle peut pour porter des masques (« maison » ou fournis par les villes) dès lors qu’elle fréquente des commerces ou emprunte les transports en commun. Cette configuration devrait permettre une prise de risque plus importante et ainsi réduire la durée globale de la période de déconfinement.

Enfin, le scénario « plein jour ». L’optimal, celui qui permet de voir loin et d’aller vite. Il reprend les hypothèses « entre chien et loup » mais se voit complété par l’existence de tests sérologiques à grande échelle et par la mise à disposition de la médecine de ville d’un traitement qui empêche que la maladie ne dégénère. Rappelons les chiffres officiels. 80 % des cas guérissent sans rien faire, nous dit-on. 20 % connaissent une évolution sérieuse dont 5 % qui terminent en réanimation. A ce jour, 30 000 personnes ont été hospitalisés en raison d’une infection Covid-19 et plus de 10 000 en sont décédées, saturant déjà nos urgences et nos services réanimation, et épuisant les personnels soignants.

Pour résumer, si la panoplie du déconfinement est complète, le scénario plein jour peut s’appliquer. La très grande majorité des Français pourrait alors se remettre au travail d’ici deux mois, en continuant de respecter les règles barrières. Voilà pourquoi nous devons vraiment savoir si la chloroquine, ou toute autre substance, est un médicament utile pour bloquer le développement de la charge virale dès l’apparition des premiers symptômes.

Quant au vaccin, mieux vaut ne pas l’intégrer tout de suite dans les modèles, il ne se sera sans doute pas disponible avant douze mois.

Vitesse. Dans tous les cas, pour réussir au mieux, les plans de sortie devraient s’appuyer sur plusieurs principes qui permettront de combiner sécurité sanitaire et vitesse d’exécution.

1. Définir une stratégie claire et lisible par tous. C’est le rôle de l’État. En effet, que l’on soit citoyen, parent, collaborateur, enseignant, juge, dirigeant ou investisseur, rien n’est plus terrible et démobilisateur que de ne pas savoir où l’on va et comment on y va.

Cette stratégie devra distinguer le cas des entreprises qui sont en contact avec du public, ce qui accroît le risque sanitaire, et les autres (services, B to B) dont l’activité peut se poursuivre un temps en combinant dans de bonnes conditions reprises sur site et télétravail. Les critères de taille méritent eux aussi d’être intégrés dans l’équation car les problématiques ne sont pas les mêmes selon que dix ou dix mille personnes travaillent ensemble. Une attention particulière doit être accordée aux TPE-PME dont beaucoup avaient déjà une trésorerie très tendue avant la crise.

2. Déconcentrer le pouvoir d’application. Cette fois, l’exécutif doit aménager son tropisme centralisateur et confier le soin du détail de la mise en œuvre au niveau le plus pertinent (principe de subsidiarité) des règles qu’il a édictées. Par exemple, les maires devraient être autorisés seuls à rouvrir les marchés (y compris avec les fleuristes) selon un cahier des charges strict. Aux préfets et aux forces de police d’effectuer les contrôles nécessaires. Car enfin, il paraît moins dangereux de faire ses courses en plein air que dans un supermarché fermé. Ainsi, beaucoup de commerces et d’activités utiles aux populations verraient ainsi leur réouverture rapide (les opticiens, les kinés, les librairies, les notaires, les cabinets d’avocats, etc.)

Car une entreprise qui redémarre, c’est une entreprise de moins à la charge de la collectivité. Par ailleurs, un certain nombre de secteurs d’activité (agriculture, horticulture, etc.) vont être sinistrés pendant de longues années si l’activité ne redémarre pas rapidement, même lentement.

3. Faire confiance au dialogue social. En particulier, les branches professionnelles doivent négocier des accords sur les conditions de maintien ou de reprise de l’activité, accords qui s’appliqueront de fait en l’absence d’accord d’entreprise.

4. Sécuriser le risque juridique qui pèse sur les entreprises et leurs dirigeants vis-à-vis de leurs obligations en matière de prévention des risques au travail. En matière pandémique, et de surcroît avec un virus dont on ne sait presque rien, l’obligation de moyens renforcés doit être la règle, pas celle de résultat. Il paraît nécessaire de juguler la possible recrudescence de recours contentieux. Par ailleurs, chacun doit accepter d’être un acteur responsable de sa protection et de celle des autres. Au plus près du terrain, dans les entreprises, les organisations syndicales ont là aussi un grand rôle à jouer, pour aider à adopter les meilleures pratiques et veiller à leur bonne application tant de la part de l’entreprise ou l’administration que de ses collaborateurs. Il y va de la sauvegarde des emplois.

5. Assurer une vraie lisibilité de la communication officielle. Si les pouvoirs publics veulent que les entreprises organisent leur reprise dans les meilleures conditions possible et que les collaborateurs travaillent avec un minimum de sérénité, il ne sera plus possible d’accumuler autant d’injonctions contradictoires dans un laps de temps si court.

6. Promettre d’accompagner dans la durée. Le soutien de l’État et des banques à la trésorerie des entreprises, en particulier les TPE et les PME, se devra d’être sans faille. Dans le même temps, il est impératif que tout soit mis en œuvre, y compris lorsque cela concerne ce si mauvais payeur qu’est l’État, pour que les délais de paiement légaux soient (enfin !) respectés en France.

Complexité. Nous le voyons. La complexité de ce plan de déconfinement n’a aucun précèdent, aucun modèle comparable. De lui et de la date de sa mise en œuvre dépendront la durée de la récession. Et s’il est possible de regarder le cas des autres pays pour s’inspirer, rien ne remplacera jamais l’intelligence d’une Nation tout entière, à qui sait la mobiliser. Comme Napoléon le disait de la guerre, ces opérations d’une complexité inouïe se révéleront être « un art tout d’exécution ». Bien sûr, le risque serait que tout recommence comme avant. Mais le risque que rien ne recommence à temps serait pire. A nous, Français, d’exiger qu’un bilan complet de cette crise soit réalisé et ensuite, en conscience, de décider d’un nouveau projet pour la France.

Alexandre Malafaye, président de Synopia, Jean-Claude Mailly, ancien secrétaire général de FO (1), Bertrand Ract Madoux, général, ancien CEMAT

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