« Attal parle de rigueur : faire passer la pilule en ouvrant la fenêtre d’Overton », par Jacky Isabello

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Retrouvez la tribune de Jacky Isabello, administrateur de Synopia,
publiée par la Revue politique et parlementaire le 28 mars 2024.

Ce soir au journal de 20h le Premier ministre Gabriel Attal devrait officialiser l’emploi dans son discours public et dans son catalogue politique du concept de « Rigueur ». Les Finances publiques sont au plus mal. Et non content de ne pas tenir les dépenses, le gouvernement échoue même à l’exercice de prévision.

Interrogé lors des questions au gouvernement sur le niveau de déficit budgétaire révélé par l’INSEE, bien au-delà des évaluations admises, le Premier ministre a promis le rétablissement et osé le mot tabou, la « Rigueur ». En communication politique, nous disposons d’outils pour acculturer une population à l’acception d’une idée dont la simple évocation fait se réveiller en sueur en plein milieu de la nuit n’importe quel responsable politique, s’imaginant comme Louis XVI livré à la vindicte populaire et promis au raccourcissement. La fenêtre d’Overton est de ces techniques.

Selon les déclarations du Premier ministre à l’Assemblée nationale « Nous allons poursuivre sur cette voie de rigueur et de responsabilité avec toujours un fil rouge, celui du travail ». Rigueur porte en rhétorique et dans l’univers politique la promesse d’un hiver nucléaire. Il ramène aux périodes les plus difficiles d’un pays. Il promet du sang et des larmes, bien loin des enfantillages sémantiques lancés récemment par Bruno Le Maire à propos d’un Etat protecteur qui succéderait à un Etat providence. « Rigueur » convoque l’histoire. Il rappelle cet aveu du pouvoir socialiste de François Mitterrand et Pierre Mauroy contraints tous deux en 1983 de changer de politique et d’enterrer les promesses des 110 propositions du candidat de la gauche. De surcroit, le mot pose sur les promesses de sang et de larmes un voile de honte, l’aveu de s’être trompé de politique, qui n’est jamais un péché véniel lorsqu’on exerce un mandat de responsable politique.

Le lecteur saisira donc l’importance de ne pas faire sortir le mot d’une pochette surprise et de préparer son effet de manche si l’on souhaite éviter que le cortège funèbre des connotations attachées au terme de « Rigueur » ne redonne de la vivacité à certaines révoltes dont le pouvoir macronien se passerait bien après la séquence traumatisante des Gilets jaunes.

Donc, en bon politique qu’il est déjà, M. Attal a pris soin, depuis quelques semaines, quelques mois, de préparer l’opinion publique à l’ouverture de la boîte de Pandore dont a jailli la « Rigueur » en guise de mal principal. Et pour préparer la population à ce face à face voyons comment il s’agit d’utiliser la fenêtre d’Overton.

La fenêtre d’Overton est un concept de la science politique qui décrit la gamme des politiques acceptables par le public à un moment donné.

Elle est utilisée pour que les idées en dehors de cette fenêtre, donc jugées extrémistes, deviennent acceptables par les opinions publiques. Et ceci en les déplaçant graduellement dans la fenêtre à travers différentes techniques d’influence du débat public. Les médias, en tant qu’acteurs influents de l’opinion publique, constituent un outil du déplacement des limites de cette fenêtre.

Forgé dans les années 1990 par Joseph P. Overton, alors vice-président des lobbyistes du Mackinac Center for Public Policy, un think tank libéral américain, le concept a d’abord défini le périmètre de ce qui peut être dit au sein d’une société avant de devenir un outil pour faire évoluer les normes.

Alors, comment faire s’il fallait appliquer les principes de la fenêtre d’Overton pour imposer pacifiquement des mesures de « Rigueur » budgétaire à notre douce France, surendettée, mais prête à confesser qu’elle n’arrive pas à maitriser la spirale de cette dette, ni même à la voir venir puisque c’est l’exercice que le pouvoir politique a demandé de jouer à l’INSEE. L’une des institutions statistiques les plus prestigieuses du pays, dont l’ethos est solide dans la tête de chaque Français.

Phase 1 : du stade de l’Inimaginable au stade radical

Initialement, sans parler de rigueur, puisque ces mesures sont perçues comme inacceptables, il est crucial d’introduire son champ sémantique dans le débat public par des tribunes, des études scientifiques et des scénarios hypothétiques, sans appeler à une action immédiate.

Phase 2 : du stade de radical à acceptable

Les idées commencent à être discutées par une minorité influente, gagnant ainsi en visibilité. Des experts et des think tanks peuvent jouer un rôle clé en analysant les conséquences du surendettement et en présentant les mesures de rigueur comme une option parmi d’autres.

Phase 3 : du stade de l’acceptable au raisonnable

Les mesures deviennent sujettes à un débat plus large. Les médias et les politiciens s’en emparent, et le public commence à les considérer comme une possibilité réelle.

Phase 4 : du stade du raisonnable au populaire

Les propositions entrent dans le domaine politique. Des partis ou des candidats peuvent les inclure dans leurs programmes, les rendant ainsi légitimes et dignes de considération.

Phase 5 : du stade populaire à une politique publique

Les mesures de rigueur sont désormais vues comme nécessaires et bénéfiques. Le soutien populaire grandit, facilitant leur adoption par les gouvernements.

Phase 6 : le stade de la politique publique

Enfin, les mesures deviennent la norme. Elles sont intégrées dans la législation et leur mise en œuvre est perçue comme une évidence.

A propos de notre sujet, vous noterez que certaines de ces étapes ont été franchies. Durant plusieurs années, les années dites à taux d’intérêts négatifs, derrière les adeptes de la Théorie monétaire moderne portée par l’économiste Stéphanie Kelton, l’une des conseillères économiques de Bernie Sanders, nous trouvions des défenseurs de l’idée que la dette des Etats ne devait plus être considérée comme un désagrément économique.

D’après vous à quelle étape se trouve M. Attal lorsqu’il opte pour l’emploi du terme de « Rigueur » ?

Et qu’adviendra-t-il ce soir du sujet de cette « Rigueur » après son intervention au journal télévisé de 20h ? Nous en reparlerons ! De là à penser qu’un jour le sujet de l’orthodoxie budgétaire à l’allemande pourrait devenir la norme publique et populaire en France, et ceci grâce à la main invisible et magique de la fenêtre d’Overton, je demande à voir avant de miser. Quoique j’en soit ici le promoteur convaincu de son efficacité, je me dois par honnêteté vis-à-vis du lecteur à en signaler la limite anthropologique vis-à-vis d’un peuple gaulois drogué à la dépense publique et toujours en cure de désintoxication du « quoi qu’il en coûte ».

Toujours est-il que vous aurez saisi, par la force de l’exemple, la manière dont les principes de la fenêtre d’Overton peuvent être appliqués pour préparer un peuple à accepter des changements difficiles, en modifiant progressivement la perception de ce qui est politiquement et socialement acceptable.

Jacky Isabello
Fondateur du Cabinet Parlez-moi d’Impact

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