Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité : La France va devenir un pays manchot ! À moins que…

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Dans quelques semaines, le Livre blanc pour la Défense et la Sécurité sera remis au Président de la République et, de mémoire de citoyen, jamais une telle menace budgétaire n’a plané sur les capacités militaires de la France depuis plus d’un demi siècle. A n’en pas douter, les confidences, extrapolations, rumeurs et fuites organisées des dernières semaines ne présagent rien de bon. Au mieux, la potion sera un peu moins amère que certains scénarios du crépuscule militaire français qui ont circulé, mais les moyens consacrés à notre Défense vont se trouver sérieusement amputés.
Certains diront que c’est normal, qu’il faut faire des économies, que l’administration est trop coûteuse, qu’il y a beaucoup trop de fonctionnaires (les militaires sont assimilés à ce statut) et qu’aucun pays voisin de la France n’a la moindre intention belliqueuse à notre égard. Soit.

Pourtant, à l’instar du jardinier qui s’apprête à élaguer un arbre, le Chef de l’Etat devra se poser une question essentielle : est-ce bien là que je dois couper ? Car il y a parfois des coups de sécateurs, ou de hache, qui ont les effets contraires à ceux escomptés ou dont les conséquences sont dramatiques voire irréversibles. Il en va ainsi des questions de Défense. C’est la conviction acquise par le groupe de travail Synopia qui a été mobilisé autour de ce thème pendant six mois et dont il ressort en synthèse que :

  • La seule arithmétique budgétaire dans le domaine de la Défense est un péril aussi important pour l’économie et l’emploi en France que le capitalisme sauvage.
  • Le budget de la Défense doit être considéré dans son ensemble ce qui signifie que l’austérité ambiante ne saurait épargner le domaine de la dissuasion nucléaire, même s’il est indispensable de préserver ce pilier de notre souveraineté.
  • La nouvelle hyper-menace de la cyber-guerre doit faire l’objet d’investissements adaptés.
  • Plus généralement, les capacités militaires françaises jouent un rôle de premier plan, qui va bien au-delà des questions essentielles de défense et de sécurité.
    En définitive, défense nationale et influence française sont intimement mêlées, et tout ce qui remettra en cause cette interaction accélèrera notre déclin.

Ce dernier point est crucial et les Français partagent ce sentiment. C’est ce que confirme le sondage Ifop que nous avons commandé : ils sont 90 % à estimer que la France doit rester une grande puissance militaire pour conserver son influence dans le monde alors que celle-ci diminue. 58 % des Français sondés le pensent (sondage Ifop pour Synopia réalisé en mars 2013. Voir chapitre IV). Ils n’étaient que 42 % en 2OO2 (Sondage Ifop. Voir chapitre IV).

Nous lançons donc cette « Alerte » et encourageons nos dirigeants à se mobiliser autour de la question de la Défense et de notre influence dans le monde. Il faut élargir le champ de la réflexion, associer tous les acteurs concernés, au sens large, et organiser au plus vite un grand débat national (des Etats généraux ?) sur les moyens qu’il convient de consacrer à l’influence mondiale de la France. Le ministère des affaires étrangères, qui parle désormais de la France comme d’une « puissance d’influence » et vient de créer une Direction des entreprises et de l’économie internationale, devrait encourager de ses vœux une telle initiative.
Les experts civils et militaires que nous avons rencontrés y sont favorables.
81 % des Français aussi !
Alors, allons plus loin et évitons à la France de devenir un pays manchot.

CONTEXTE GÉNÉRAL

Le monde occidental est en crise, ou en pleine mutation diront les plus optimistes, et la compétition internationale n’a jamais été aussi brutale, rapide et complexe. Partagés entre fatalisme et pragmatisme, les Européens assistent à cet inexorable basculement du centre de gravité économique vers l’Asie, poussé en cela par un essor démographique sans précédent. On ne répétera jamais assez que 60 % de l’humanité vit déjà en Asie et que l’Europe des 27 ne représente qu’un Terrien sur quatorze.
En France, il devient difficile de trouver un indicateur qui ne soit pas au rouge ; mais le plus inquiétant, c’est cette vilaine courbe de tendance qui affecte tous les paramètres vitaux de notre nation : croissance à l’arrêt, dette et intérêts de la dette, déficit du commerce extérieur, désindustrialisation, perte de compétitivité, chômage en forte hausse, fragilisation de notre modèle social, pauvreté, etc.

De nouveaux ennemis
Dans le même temps, le monde dans lequel nous vivons n’est pas moins dangereux qu’il y a 20 ans, même si nous n’avons plus d’ennemis à nos frontières. Mais mondialisation et prolifération obligent, un raisonnement à l’échelle régionale n’apparaît plus pertinent. En effet, qui peut parier à coup sûr que les Nord-coréens ne lanceront jamais une bombe atomique sur Séoul ou encore que les Américains alliés aux Israéliens ne passeront pas à l’acte pour détruire le programme nucléaire iranien ? Quelles conséquences politico-militaires auront les prochaines « surprises stratégiques » en termes de sécurité et d’équilibre ? De quelle partie de la ceinture des conflits surgira la prochaine crise majeure ? De l’une des guerres en cours, au Mali ou en Syrie, de la frontière indo-pakistanaise ? Ou bien de l’un des grands déséquilibres sociaux qui frappent l’Humanité ?
Fait nouveau qui ajoute à l’incertitude, bon nombre des menaces actuelles n’ont ni visage ni frontière. Terrorisme, criminalité organisée ou encore cyber-guerre, ce ne sont pas les dangers invisibles, infiltrés et pourtant bien réels qui manquent. Sommes-nous vraiment à l’abri, sur notre territoire, d’une attaque informatique majeure ou encore du sabotage d’un grand barrage ?
Il est naturellement possible d’en douter. Toutefois, une donnée devrait interpeller les plus sceptiques : le monde n’en finit pas de s’armer ! Pour preuve de cette absence totale de sérénité, ces budgets de défense qui, au global, augmentent de 5 % par an depuis l’an 2000. Sauf en Europe. Sur notre vieux continent meurtri par des siècles de guerres, les dépenses militaires diminuent. Serions-nous parvenus à l’état de sagesse ou bien nos dirigeants seraient-ils devenus des géopoliticiens naïfs ? Probablement pas. Mais la crise financière devenue économico-budgétaire est passée par là ; elle a alourdi le fardeau des dettes souveraines au point de menacer de faillite plusieurs pays et dans le même temps, stoppé la création de richesse. L’effet ciseau est imparable et c’est en cela que la dette est souveraine : elle menace nos moyens et nos capacités de défense. Mais on se trompe en croyant que nous resterons un pays souverain en payant nos dettes si dans le même temps, nous renonçons à nos attributs de puissance.

L’argument de la dette
Dans ce contexte de pression extrême qui pèse sur nos finances publiques et nos comptes sociaux, nous pouvons craindre que des décisions aux conséquences irréparables ne soient prises au cours des prochains mois, notamment dans le domaine de la défense, un secteur qui s’avère particulièrement sensible et vulnérable aux effets du temps politique et à son approche souvent « court-termiste ».

Pourquoi une telle inquiétude ?
Tout simplement en raison de l’imminence de la parution du cinquième Libre blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale (LBDSN), un document qui dissimule une « boîte noire », celle d’une commission d’experts qui a pour mission de rendre des avis déterminants pour l’avenir de nos armées et plus généralement pour notre ambition et la posture de Défense qu’il conviendra d’adopter au cours des dix ou quinze prochaines années. 2030 n’est pas si loin. D’ici là, la Chine sera la première économie mondiale et notre planète comptera plus de huit milliards d’habitants, sauf incidents de parcours.

La quadrature du cercle
Mais dans les faits, beaucoup de voix s’élèvent pour redouter que la logique arithmétique n’ait imposé aux membres de la commission du Livre blanc un exercice digne de la quadrature du cercle. Payer nos dettes d’hier ou disposer des moyens de nous défendre demain, le choix est cornélien, cruel. Pris entre deux feux, d’un côté Bercy, nos créanciers et les agences de notation et de l’autre la cohorte de nos agresseurs réels ou potentiels, les experts en sont sûrement réduits à chercher une solution pour transformer l’équation insoluble : addition des menaces et soustraction des moyens en une vision stratégique et en grandes orientations pour notre Défense et notre Sécurité. D’où l’intérêt de la « boîte noire »… Pas sûr que nos concitoyens plébisciteraient une telle méthode s’ils en avaient conscience.
Car une chose est très probable. À la question « le monde de 2013 est-il plus sûr que celui de 2008, date du précédent LBDSN ? » la réponse sera « non ! » Dans un tel contexte, est-il raisonnable, prudent et même sensé de dépenser moins pour nous défendre et faire face aux nouvelles menaces qui s’annoncent, voire s’accumulent ? La réponse peut sembler évidente. Pourtant, à ce niveau d’enjeux, il ne peut y avoir de solution binaire et la dialectique du tout ou rien n’a pas davantage de sens que de nier les réalités budgétaires et le péril qu’elles font planer sur nos systèmes de Défense, nos armées et notre sécurité nationale.

Une seule issue : chercher – et trouver – d’autres voies, penser différemment.
Pour ce faire, nous avons choisi de rencontrer une vingtaine de personnalités et de spécialistes civils et militaires et nous leur avons posé une question : Qu’attendez-vous du Livre blanc ? Sibylline en apparence, elle fut le prélude à des échanges d’une grande richesse que nous entendons ici restituer :

  • Dans un premier temps, nous avons pu mesurer à quel point les capacités militaires françaises jouent un rôle de premier plan, qui va bien au-delà des questions essentielles de défense et de sécurité. Cet ensemble complexe, héritage du Gaullisme, forme un tout cohérent qui nous permet de vivre en paix (et pas seulement en France), garantit la préservation de nos intérêts, démontre notre capacité à nous engager, voire à nous sacrifier, et participe activement au maintien de la France dans le « top 5 » des grandes puissances et des nations membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, un statut très convoité.
  • Nous avons ensuite retenu un certain nombre d’idées et de concepts qu’il faudra avoir en mémoire lorsque nous découvrirons le prochain Livre blanc, cet inquiétant prélude de la prochaine loi de programmation militaire (LPM). Car la réalité budgétaire ne saurait contraindre un pays comme la France à pratiquer la dangereuse politique de l’autruche ou pire, à nous priver des moyens dont nous avons impérativement besoin pour promouvoir nos valeurs et protéger nos concitoyens, nos territoires, nos entreprises, nos administrations, nos emplois, et notre patrimoine. Un tel renoncement n’est pas envisageable ; rien ne saurait le justifier.

De tout cela, nous avons tiré un enseignement majeur qui s’est imposé au fil de nos auditions : défense nationale et influence française sont intimement mêlées, l’un ne peut se concevoir sans l’autre, le premier constituant le bras armé du second.
Bref, de l’aveu de tous, ce serait une faute stratégique de réduire de façon significative le budget de la défense, que ce soit du point de vue des conséquences politiques, économiques, sociales ou sécuritaires. Par ailleurs, ne pas consacrer à l’étude des nouvelles menaces les moyens qui permettront d’y faire face serait tout aussi suicidaire. Ce serait même un accélérateur de déclin.

La gravité de ces avis nous a amené à nous poser une deuxième question : les Français partagent-ils les mêmes préoccupations que les spécialistes auditionnés ? Pour le savoir, nous avons commandé un sondage auprès d’Ifop qui a été réalisé du 12 au 14 mars 2013 et dont nous présentons les résultats dans cette note d’alerte (chapitre IV). Il en ressort que :

  1.  58 % des Français pensent que le rôle de la France dans le monde a diminué au cours des dernières années.
  2. Ils sont 90 % à estimer que la France doit rester une grande puissance militaire pour conserver son influence dans le monde.
  3. Enfin, ils sont 81 % à souhaiter qu’un grand débat national soit ouvert sur les moyens que la France doit consacrer à son influence mondiale.

Il est rare qu’un tel consensus se dégage.

Cela tend à démontrer que les Français peuvent s’entendre au-delà des clivages partisans. Cela signifie aussi que sur des sujets d’importance, dans ce contexte de crise, le principe de l’unité nationale prend le dessus.
Il convient maintenant que le gouvernement et notre Président tirent les leçons politiques de ces résultats sans appel et évitent l’écueil majeur des décisions capitales dictées par la seule rigueur budgétaire. Avec du courage et de l’imagination, il y a toujours d’autres solutions.

De la fatalité à l’initiative
Car nos compatriotes assistent au déclin de la France, ils voient bien que notre statut de grande puissance est menacé, mais ils refusent la fatalité et veulent qu’un grand débat sur les moyens de notre influence dans le monde soit organisé. En filigrane, ils savent bien que croissance, emploi et rayonnement vont de pair.
Profitons-en et donnons-leur ce débat national !
Donnons-nous toutes les chances de réussir et de continuer à jouer le rôle que nous estimons devoir jouer. Il serait donc imprudent, pour ne pas dire irresponsable, de faire le choix de devenir un pays manchot.

Un pays, un modèle
En effet, chaque pays dispose d’un modèle propre qui détermine sa puissance et son influence, sa capacité à agir concrètement et sa faculté à inspirer la crainte, le respect ou l’admiration. Tout cela repose sur l’histoire d’une nation et d’un peuple, sa réputation, ses moyens, son système de gouvernance et la science de ses dirigeants. Un peu comme à une table de poker, chaque joueur dispose de sa pile de jetons, de ses cartes visibles et cachées, ses techniques de jeu et de son art du bluff.
Ainsi, dans l’alchimie du « particularisme à la française », la Défense constitue l’un des grands piliers sur lesquels reposent notre puissance et notre influence internationale. « La France s’est construite par l’épée » disait le Général de Gaulle. Ce trait marquant de notre histoire reste inscrit dans nos gênes. Et dans le paysage géopolitique actuel, la France joue encore un rôle de premier plan en tant que « nation cadre », concept récent qui évite à notre pays d’avoir à se définir comme grand, petit ou moyen et sous-tend que l’Hexagone peut prendre le leadership d’une coalition militaire (cas de la Libye) ou même décider d’intervenir seule, à condition bien sûr qu’il ne s’agisse pas d’une confrontation avec la Russie… (cas du Mali).
D’une certaine façon, le doigt de la France peut se poser sur la mappemonde et renverser un dictateur africain ou écraser une bande fanatisée de rebelles islamistes. Aussi, lorsqu’il se fait menaçant, est-il regardé et parfois craint, même s’il ne faut pas le comparer aux mains interventionnistes des Chinois ou aux « gros bras » des Américains.
Il faut avoir conscience de cet état de force. Sauf exception, dans un système compétitif, la place du lion est plus enviable que celle du gnou.

Plus dure serait la chute
Mais là encore, les équilibres sont fragiles et il est parfois utile de se souvenir de la sagesse de Lao Tseu : « On gouverne un grand Etat comme on fait frire un petit poisson ». Ce qui signifie qu’il faut bousculer le ministère de l’Hôtel de Brienne avec une prudence comparable à celle dont nous faisons preuve quand nous tentons de réformer notre modèle social, l’hôpital public ou encore l’éducation nationale. Certes, les conséquences médiatico-sociales sont moins visibles quand l’armée se voit amputée, sans la moindre manifestation publique de mécontentement, de 54 000 postes entre 2005 et 2015 et ce, même si les soldes ne sont pas versées. Car la « grande muette » porte décidément bien son nom et les valeurs telles que l’obéissance et le sens du Devoir sont toujours de mise. Mais dans un monde si mouvant et si changeant d’une génération à l’autre, il convient de prendre garde, rien n’est jamais définitif et rien ne dit que la prochaine surprise stratégique ne partira pas de chez nous. Les émeutes de 2005 ne sont pas si loin. En politique, la mémoire s’appelle l’Histoire. Par ailleurs, dans une logique de bonne gouvernance, les grandes décisions doivent s’inscrire dans la profondeur du futur. Gouverner, c’est aussi voir loin. Gouverner, c’est avoir le soucis de l’intérêt général, la préoccupation du long terme et le principe d’efficacité de l’action chevillé au corps. Dans cet esprit et face aux défis géopolitiques actuels, il faut comprendre que notre Défense ne doit pas être seulement dimensionnée pour faire face aux menaces militaires mais pour permettre à la France de rester maître de son destin. Un tel enjeu mérite une attention accrue et le prochain Livre blanc sur la Défense et la Sécurité ne saurait à lui seul tracer la feuille de route de l’ambition française dans le monde et peser sur grandes décisions qui découleraient d’orientations pensées dans le seul cadre d’une réflexion menée à huis clos.

Il faut élargir le champ de la réflexion, associer tous les acteurs concernés, au sens large, et organiser au plus vite un grand débat national sur les moyens qu’il convient de consacrer à l’influence mondiale de la France.
Les experts civils et militaires que nous avons rencontrés y sont favorables.
81 % des Français aussi ! Nous l’avons dit en préambule de ce travail.

ANALYSE ET ATTENTES

Notre conviction : en affaiblissant encore sa puissance militaire, la France perdra l’un de ses atouts majeurs dans la compétition mondiale.
Jusqu’à ces dernières années, la France conservait l’ambition d’être « une grande puissance militaire ». Pour cela elle dépense encore 31,4 milliards d’euros par an, soit 1.52% de son PIB, 10% du budget de l’Etat1 ce qui représente 478 € par Français et par an (contre 762 pour les Britanniques, 370 pour les Allemands et près de 1868 pour les Américains). Par comparaison, le budget de l’Education nationale en France, collectivités locales comprises, est environ quatre fois supérieur.
Au moment de la publication du nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale, il convient donc de se poser deux questions :

  1. Est-il raisonnable de conserver une telle ambition alors que pour la première fois de notre histoire nous n’avons plus d’ennemi à nos frontières et que notre situation économique  et budgétaire met en péril notre modèle social ?
  2. Si oui, quels moyens consacrer à l’outil militaire pour assurer sa cohérence et sa crédibilité tout en participant à l’indispensable effort de redressement de notre pays, qu’il s’agisse des comptes publics ou de la création de richesse ?

Une réflexion qu’il convient de mener avec sagesse, lucidité et un pragmatisme non teinté d’idéologie, en ayant toujours à l’esprit une donnée essentielle : si bien souvent le temps politique est court, le temps économique est long et celui de la construction d’un outil militaire tel que le nôtre est très long2 ; en revanche, celui de sa destruction, ou pour le moins d’un affaiblissement hautement préjudiciable au regard des intérêts de la France, est très rapide

La puissance militaire : est-ce un atout majeur pour la France ?
Avec 1 800 milliards de dettes, 70 milliards de déficit courant, 5 millions de chômeurs indemnisés, près de 9 millions de personnes qui vivent au niveau ou en-dessous du seuil de pauvreté, une perte de compétitivité qui provoque chaque jour des fermetures d’usine, la France ne doit- elle pas cesser de « faire vaniteusement le coq militaire, les ergots plantés dans le fumier des déficits » et consacrer tous ses efforts au redressement de son économie et à la lutte contre le chômage ?
Pourquoi dépenser pour notre défense presque une fois et demi de plus que les Allemands qui battent les Français à plate couture sur le champ de bataille économique ?
Séduisante en apparence du point de vue budget de l’Etat, celle lecture est pourtant erronée. Il apparait en réalité que la capacité militaire de la France constitue un levier majeur de son influence dans le monde et qu’elle contribue significativement à sa santé économique et sociale.

Quels sont les atouts de la France ?

  • Sa présence au Conseil de sécurité,
  • La dissuasion nucléaire,
  • La capacité militaire de projection,
  • Le rayonnement du français, de notre culture, de notre patrimoine,
  • L’expérience et le réseau diplomatique (le deuxième au monde),
  • Les champions économiques, la haute technologie, l’agriculture et l’agro-alimentaire,
  • L’attractivité du territoire national,
  • La productivité et le niveau de qualification de la main d’œuvre française,
  • La démographie.

Quelle est la complémentarité de ces atouts ?
Dans cet inventaire, il existe un lien indiscutable entre Conseil de sécurité, dissuasion nucléaire et capacité de projection. Le lien est moins direct mais réel entre expérience diplomatique, rayonnement culturel et les champions de notre économie (de la PME hight tech aux groupes du CAC 40).
Il est certain que nos forces pré-positionnées en Afrique et au Moyen-Orient, notre aptitude à projeter dans un délai record3 quelques milliers d’hommes très entraînés, appuyés par des avions et des hélicoptères, constituent un savoir faire que peu de pays possèdent et donc un atout majeur vis-à-vis de la plupart des autres nations. Dire, menacer, et agir. Sans cette aptitude, notre poids, notre influence à l’ONU (pas seulement au Département des opérations de maintien de la paix : DOMP), à l’OTAN (ce sont nos capacités militaires alliées à celles des Britanniques qui ont permis l’engagement de l’OTAN en Libye et donc, ensuite, celui de l’Allemagne) et en Europe4 seraient réduits et notre voix porterait de moins en moins. A l’heure du « retour de l’Afrique » sur la scène économique et stratégique, ce constat se trouve sérieusement renforcé. Là-bas, nous sommes  encore perçus comme une grande puissance.
Il est évident que sans une force armée crédible, la parole diplomatique de la France n’aurait pas la même capacité de persuasion. Sans la dissuasion nucléaire, elle-même crédibilisée par des forces conventionnelles reconnues internationalement, que deviendrait notre siège au Conseil de sécurité ? Soyons pragmatiques, quelle serait l’autorité de notre Président au G8 et au G20 alors que nous ne représentons même plus 1 % de l’Humanité ?

Plus surprenant, ce phénomène s’observe aussi dans le domaine culturel : que serait la Francophonie5 sans l’Afrique et sans notre crédibilité militaire ? Le français est parlé aujourd’hui par 220 millions de personnes. En 2050, grâce à l’Afrique, ils seront 750 millions.
Dans le domaine social, même depuis la suppression de la conscription, la Défense continue de jouer un rôle important. Elle est globalement le premier recruteur de France et les Armées embauchent un très grand nombre de jeunes Français non qualifiés issus de quartiers difficiles qui trouvent là un équilibre, une formation et, souvent un ascenseur social. A cet égard le témoignage de la mère d’une des victimes de Mohamed Merah est convainquant.
Dans la sphère économique également, le rôle de nos capacités militaires est notable. Les crédits d’équipement militaire représentent plus de 70% des investissements de l’Etat. Les  industries de défense réalisent un chiffre d’affaires cumulé de 15 milliards d’euros soit le 3ème secteur industriel en France, un des rares où coexistent excellence technologique et emplois industriels. Nos champions nationaux (Safran, MBDA, EADS, RTD, Dassault, Nexter, Thales, DCNS) sont des fleurons mondialement reconnus. Mais ils forment le dernier bastion de notre appareil industriel et de haute technologie. Sans eux, pas d’Airbus, d’Ariane ou de satellites.
De même pour nos exportations, le fait que nous soyons une grande nation militaire ne soutient-il pas notre économie nationale ? C’est évident dans le domaine des exportations d’armement (6,5 milliards d’euros en 2011) lesquelles sont grandement facilitées lorsqu’il s’agit de systèmes d’armes adoptés par nos armées. Mais TOTAL par exemple, la plus grande entreprise française en termes de résultats, aurait-elle la même « surface », notamment en Afrique, sans notre crédibilité militaire ? De même, il est certain que notre statut de puissance nucléaire conforte les exportations d’EDF et d’AREVA.
Notre redressement économique passe donc par des investissements d’avenir favorisant innovation technologique et compétitivité, eux-mêmes confortant notre rang de cinquième puissance mondiale. A contrario, amputer le budget de la défense à des seules fins budgétaires, c’est nuire à notre économie et créer du chômage. Les coupes réalisées sur le budget défense et affectées à l’effort de productivité seront très vraisemblablement beaucoup moins rentables pour les performances de notre économie qu’en les maintenant affectés à l’effort de défense.
Tout cela signifie que notre économie, de même que notre rayonnement diplomatique et culturel, ne sont pas si forts qu’ils puissent se passer, pour se maintenir et se développer, des autres atouts de la puissance, notamment militaire.
Autrement dit, si nous renonçons au nom de la rigueur, demain, à notre puissance militaire, si nous continuons de diminuer encore les effectifs de l’armée et ses équipements, nous affaiblirons de façon telle notre pays que son potentiel culturel et économique et sa capacité d’influence dans le Monde en seront inéluctablement atteints. A l’inverse, il est très peu probable que si l’Allemagne renforçait sensiblement ses capacités militaires, son économie et son influence politique et culturelle en serait sérieusement bénéficiaire. Chaque pays a son Histoire et – nous l’avons déjà dit plus haut – dispose d’un modèle propre qui détermine sa puissance et son influence, sa capacité à agir concrètement et sa faculté à inspirer la crainte, le respect ou l’admiration. A la clef, son développement, son rayonnement et sa capacité à créer et partager de la richesse.

Allons-nous vers un affaiblissement durable ?
Les hypothèses envisagées (28 à 29 milliards d’euros en 2015 soit 1,2 à 1,3% du PIB), tout en sanctuarisant la dissuasion nucléaire, entameraient très sérieusement notre capacité d’action militaire, non seulement pour les 5 ans à venir mais plus certainement pour 30 ans tant la « côte » sera difficile voire impossible à remonter. Les armées ont déjà opéré en silence des réductions incroyables depuis 20 ans, dans des proportions très largement  supérieures à celles des autres corps de l’Etat (54 000 postes supprimés entre 2005 et 20157). L’armée de terre tiendrait aujourd’hui toute entière dans le stade de France ! En l’état, il nous serait impossible de participer à une nouvelle opération « tempête du désert ». La situation d’appauvrissement des armées est actuellement très sérieuse. Une nouvelle réduction aurait un effet irréversible compte tenu du faible volume actuel des forces et de leur recrutement. En allant plus loin, nul doute que nos capacités technologiques et industrielles de même que nos capacités d’action militaire collectives seront durablement et profondément atteintes.
Avec ses conséquences au plan politique, économique et social : une contribution supplémentaire à  l’affaiblissement général de notre pays. A quoi viendra s’ajouter une difficulté croissante pour nos forces armées à remplir les missions qui lui sont dévolues et qu’il n’est pas inutile de rappeler :

  • Préserver les intérêts vitaux de la France (maintien de l’intégrité du territoire national, assurer le libre exercice de la souveraineté et de la protection de ses populations et ressortissants) ;
  • Contribuer à la sécurité et à la défense de l’espace européen et méditerranéen ;
  • Contribuer aux actions en faveur de la paix et du droit international.

Quels choix opérer ?
Pour conserver une puissance militaire crédible sans augmenter, voire en diminuant, les ressources financières affectées à la Défense, il convient de déterminer avec rigueur le seuil de cohérence et de faire les choix (difficiles) qui s’imposent.

Sur la dissuasion nucléaire
Lui faire subir une réduction de budget qui la ferait passer au-dessous du seuil de « suffisance » (mot clé de la stratégie de dissuasion) et de crédibilité signifierait la fin de notre statut de membre permanent au Conseil de sécurité. A éviter absolument.
Ce n’est pas une raison pour s’interdire de réaliser un examen critique de ce fameux seuil de suffisance. Ni de se poser sérieusement la question de savoir si nous ne nous sommes pas en train d’édifier une nouvelle et ruineuse Ligne Maginot. D’autant que de nouvelles échéances très proches se présentent : la revue à mi-parcours du missile sol-air (SAMP), le sous-marin nucléaire de 3ème génération et, déjà !, le successeur du missile M 51.
A la prise de fonction de tout nouveau Président de la République, il lui est expliqué que notre outil de dissuasion, effectivement bijou technologique fascinant, forme un tout indissociable et qu’il serait irresponsable de sa part de remettre en cause cet acquis majeur de 60 ans d’effort. Dès lors, de septennat en quinquennat, le sujet est devenu un tabou quasi religieux.
Mais compte-tenu du poids financier de cet outil, n’est-il pas indispensable de réaliser un examen en profondeur, avec les vrais coûts (subtilement et grandement minimisés), afin d’adapter plus rigoureusement le seuil de suffisance ? Le maintien intégral de la totalité des programmes aurait à terme un effet d’éviction insupportable sur l’équipement des forces classiques.
A titre d’exemple : est-il indispensable d’être capable de pouvoir frapper sans préavis, avec des missiles tirés depuis un sous-marin en submersion, à 10 000 kms avec un écart probable de 50 mètres ? La réponse est peut-être « oui » mais la démonstration reste à faire dans toutes ses dimensions. Plus simplement, le nombre de missiles, le niveau de permanence et les coûts de simulation constituent des variables financières sur lesquelles il faudrait sans doute réfléchir.
Dans le même esprit, il convient d’échapper à la logique du « tout ou rien » et de se demander rigoureusement s’il n’est pas possible d’obtenir le même effet pour moins cher.
Enfin, nous devons nous poser une question fondamentale : ne sommes-nous pas aveuglés au plan stratégique par une redoutable conjugaison : l’outil nucléaire est à la fois une arme terrifiante, le fruit d’une technologie exceptionnelle et un atout politique majeur. Est-il pour autant toujours adapté aux défis du temps ? Le terrorisme, dans ses formes les plus élaborées (cybernétique, nucléaire, chimique et biologique,…) ne constitue-t-il pas une menace bien plus réelle ? Mieux vaudrait éviter de recommencer un nouveau Sedan !

Sur l’industrie de défense
Patrimoine exceptionnel de notre pays, elle constitue un secteur d’excellence mondial : 170 000 emplois directs (qui sont difficilement « délocalisables »), 200 000 emplois indirects, 4 500 PME, pôle essentiel de R&D.
A titre d’exemple, seules trois nations dans le monde (USA, Russie et France) sont capables de construire des sous-marins nucléaires9. Dans ce domaine en particulier, il convient absolument de maintenir l’effort de R&D. Mais pour préserver cet outil industriel remarquable sans que ce soit lui qui dicte les choix stratégiques (ce qui est bien souvent le cas), il faut  poursuivre l’intégration des technologies civiles et militaires (« duales ») et surtout orienter la production de façon très volontariste vers l’exportation sur les marchés émergents. On peut à cet égard regretter le silence du rapport Gallois sur ce secteur essentiel. A double titre. Car la participation de l’industrie de défense à la création richesse nationale est une réalité incontestable qui devrait encore être développée. Et ensuite, en vertu des retombées technologiques qui bénéficie au secteur privé.
Dans un autre domaine, il conviendra de tirer le meilleur parti du retour de la France dans l’OTAN. Le commandement allié Transformation (ACT) confié aux Français nous en fournit l’opportunité. Encore faut-il s’en saisir. L’initiative de la Smart Defence, pilotée dès sa création par le Général Stéphane Abrial, va dans ce sens. Là-encore, soyons vigilants mais pragmatiques.

Sur les capacités opérationnelles au combat de haute intensité
A horizon visible, nous ne mènerons certainement plus jamais, seuls, des combats de « haute intensité » contre des armées organisées et ayant des capacités technologiques comparables aux nôtres. Il convient d’en tirer les leçons afin de dimensionner ces armements et systèmes de forces au niveau de cohérence attendu.
Au plan industriel d’abord, pour conserver des technologies et ne pas se faire déclasser.
Au plan stratégique, pour être capable de participer, aux côtés de nos alliés, à une opération d’envergure avec des capacités militaires qui ne soient pas « d’appoint » (par exemple 50 avions de combat et leur environnement).
Dans cette perspective, des économies significatives pourraient être réalisées dans les trois armées : marine de haute mer, combat de supériorité aérienne, combat blindé.
Mais il convient également de ne pas se laisser entraîner par l’OTAN vers des programmes coûteux qui assècheraient nos maigres budgets. Dans le même esprit, il serait sage de ne pas renoncer à une certaine rusticité de nos équipements : est-il nécessaire de lutter contre la piraterie maritime avec des frégates multi-missions ultrasophistiquées ? D’utiliser des Rafale pour bombarder les terroristes au Nord Mali ? De doter d’un équipement « Félin » nos fantassins en action en Afrique ?

Sur les lacunes actuelles : drones et cyber-guerre
Il semble impératif de remédier à deux graves lacunes de notre dispositif actuel, l’un dans le domaine des équipements, l’autre dans celui des nouvelles menaces.
En termes d’équipement, nous négligeons les drones. Les progrès de la numérisation donnent en effet à ces engins sans pilote des capacités d’observation et donc de renseignement absolument essentielles. Il existe une « zone noire » entre les images obtenues par satellites et avions d’observation et les autres moyens de renseignement (électromagnétiques et humains). Il est indispensable de combler notre retard dans ce domaine.
S’agissant des menaces, il est évident que la cybernétisation de nos sociétés constitue aujourd’hui une fragilité très inquiétante face à une attaque d’envergure qui serait totalement paralysante. C’est un domaine sur lequel un projet européen de recherche et de lutte serait particulièrement opportun et nécessaire. La France devrait convaincre ses partenaires de lancer un tel programme dont les retombées en termes technologiques et industriels devraient permettre un rapide retour sur investissement.

Sur les états-majors et les directions, trop nombreux et trop volumineux
Les unités combattantes doivent être privilégiées : les navires, les escadres aériennes, les régiments. Il convient de leur donner les moyens administratifs et de soutien nécessaires mais calculés au plus juste (le génie français fait des merveilles quand on confie les cordons de la bourse aux responsables opérationnels).
Il conviendrait dans le même esprit de reconsidérer la pertinence des échelons intermédiaires entre l’administration centrale et les unités opérationnelles. Celles-ci sont aujourd’hui si peu nombreuses qu’elles peuvent sans doute être commandées et soutenues d’une autre manière par un échelon central disposant d’une vision d’ensemble et de la totalité des moyens.
A cet égard, les administrations civiles et militaires sont coupablement complices dans le conservatisme visant à maintenir des effectifs et des structures administratives souvent inutiles et parfois nuisibles.
Il faudrait aussi réfléchir à une réforme de l’état-major des armées et des  états-majors d’armée, la précédente réforme n’ayant pas été, semble-t-il, un réel succès : paralysie, technocratie, luttes internes, arbitrages difficiles, lutte de pouvoir entre administration civile et commandement militaire. L’objectif de tous devrait être de faire prévaloir les exigences opérationnelles dans le processus de décision. Dans cet esprit, ne faudrait-il pas de recentrer le chef d’état-major des armées sur sa responsabilité dans la préparation et la conduite des opérations ?
Dans le même temps, le nombre de personnels de l’administration « civile » (SGA, DAS et Contrôle des armées) du Ministère doit être sérieusement réduit en veillant, notamment, à supprimer les doublons de compétence avec l’administration « militaire ».

Sur les hommes et les femmes de la défense
Il conviendra de préserver et d’entretenir jeunesse et dynamisme et de veiller à reconnaître les qualités d’une population qui a montré, au cours des années passées, une capacité d’adaptation extraordinaire, un esprit de discipline exemplaire et une aptitude au changement sans vraiment d’égal dans la société française d’aujourd’hui.
De l’avis des militaires que nous avons rencontrés, le personnel des Armées n’est pas loin de connaitre une véritable crise morale provoquée par la conjonction, au cours des dix dernières années, de réduction drastique d’effectifs, d’engagements opérationnels durs et d’un manque de reconnaissance certain de la part des leaders d’opinion. Les hypothèses de réduction envisagées dans la « boîte noire » du Livre blanc pourraient bien fournir la preuve d’une absence de prise en compte de la dimension humaine des réformes.
Dans ce contexte, une loi de dégagement des cadres prenant bien en compte les intérêts légitimes et les spécificités militaires paraîtrait plus digne et protectrice que la situation actuelle où l’on abuse des contrats précaires, de carrières bouchées comme de l’esprit de discipline. Il s’agit d’un point de vue susurré en off mais que bien sûr, aucun officier d’active n’exprimera publiquement.

Sur le territoire national
Il n’est pas question de demander aux armées d’intervenir dans les banlieues. Nous avons des forces de gendarmerie et de police faites pour cela.
Cela étant, les armées ne peuvent être désintéressées du territoire national. Elles ont pour mission permanente de protéger les approches maritimes et aériennes de notre pays et elles doivent se tenir prêtes à apporter leurs concours en cas de catastrophe : accident nucléaire grave, inondations, vague d’attentats, émeutes majeures (cf. art 36 de la Constitution).
Cette exigence a des conséquences importantes en termes de format.
Par ailleurs, dans ce contexte de menaces terroristes élevées, les enjeux de Défense civile et de protection des populations devraient inciter l’ensemble des services concernés à collaborer pleinement et sans réserve. Ici, le plus important est d’anticiper, que ce soit dans le domaine du renseignement ou dans la protection des sites les plus sensibles.

Sur la mutualisation européenne : est-elle possible ?
La plupart du temps, les menaces et les risques qui pèsent sur notre pays affectent de la même manière nos partenaires européens. Le simple bon sens incline donc à la recherche d’une mutualisation des capacités militaires. Malheureusement, toutes les tentatives amorcées dans cette direction depuis 25 ans ont échoué : nos partenaires réduisent au maximum leur effort de défense et s’en remettent à l’OTAN (art. 5) pour assurer leur sécurité. A l’exception de la France, le volontarisme politique pour bâtir une Europe de la défense n’a jamais été aussi faible, et ce en dépit de quelques initiatives sporadiques. Ces difficultés ne doivent pas nous décourager. Les Etats-Unis d’Obama II ne sont pas hostiles à des initiatives européennes, au contraire. La France doit poursuivre ses efforts de persuasion de nos partenaires européens en vue d’un accord stratégique sur la façon collective de défendre nos intérêts. Le « repli » américain vers la zone Asie-Pacifique devrait servir une nouvelle initiative européenne. De même que l’explosion des budgets de défense en Asie et en Chine notamment (+10,7 % en 2013).
En attendant, une mutualisation des capacités « clé » nous est interdite. Nous sommes donc dans l’obligation de conserver une autonomie stratégique pour les fonctions essentielles : le renseignement (y compris d’origine humaine), les capacités de commandement et de combat (être capable d’initier et de diriger une coalition militaire de moyenne envergure en fournissant un volume de forces significatif : « nation cadre ») et enfin être en mesure de participer à une vaste opération militaire avec nos alliés avec une force aéroterrestre projetable sur court délai, limitée en volume mais très bien entraînée et équipée. C’est une condition indispensable pour pouvoir influer, peser sur la stratégie d’ensemble. Les moyens logistiques, notamment de projection, sont ceux qui peuvent le plus facilement être mutualisés. Ils doivent l’être.

Des unités aptes au combat
Tous les spécialistes conviennent qu’il n’y a que deux armées vraiment aptes au combat en Europe : les armées britanniques et françaises. Ce constat peut paraître très étrange. En réalité l’aptitude réelle au combat, c’est-à-dire la confrontation avec la mort, celle de l’adversaire et la sienne, est exorbitante dans tous les domaines. Nos sociétés occidentales, la France en tête, privilégient au contraire, comme jamais dans l’Histoire, la préservation de la Vie et prohibent le risque. L’inscription, au niveau constitutionnel, du principe de précaution est révélatrice de cette évolution. La Grande-Bretagne et la France parviennent à maintenir ce niveau d’exigence et d’engagement pour leurs armées grâce à la longue tradition militaire de nos deux peuples. L’Allemagne, au contraire, pour des raisons liées à son histoire récente, y a fermement renoncé.
Ce sujet n’est presque jamais évoqué, bien à tort, car les conditions à réunir pour maintenir cette capacité sont loin d’être neutres, y compris en termes de format.
C’est pourquoi d’ailleurs le paradigme de nombreux responsables ou analystes voyant une armée réduite à la composante nucléaire, quelques milliers de « super rambos » dans les forces spéciales et des engins de renseignement et de frappes à distance de sécurité si possible sans pilote, est un leurre total. L’intervention en Libye illustre les limites de cette forme d’action qui ne permet aucun contrôle réel des belligérants et donc du résultat final (en l’occurrence ses conséquences sahéliennes).
Constituer une armée réellement apte au combat dans plusieurs configurations est très complexe et exigeant. Il est possible d’évoquer les principales conditions à réunir :

  • Un format sans doute globalement identique à celui d’aujourd’hui mais avec une pyramide redimensionnée afin de constituer un volume de forces dans lequel on pourra rechercher et former une élite puis des forces de 1er et 2ème rang,
  • Un système de formation initiale et continue très performant (formation intellectuelle, physique, technique et éthique),
  • Le maintien d’un réel prestige social pour ne pas risquer l’endogamie mais attirer « parmi les meilleurs » : responsabilités, reconnaissances publiques, ascension sociale ; le risque de transformation des militaires en simples experts spécialisés est réel,
  • Des règles juridiques et administratives exorbitantes du droit commun pour entretenir la spécificité militaire afin d’avoir des soldats effectivement aptes au combat,
  • Des moyens financiers et matériels adaptés à un entraînement de qualité : l’équilibre entre effectifs, équipements et entraînement est très subtil et n’est pas assez « travaillé »,
  • Une industrie de défense technologiquement et économiquement performante,

CONCLUSION

« La Patrie est en danger parce que sa défense l’est ». Voilà ce que déclarait récemment le sénateur Jean-Louis Carrière, président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, reprenant à son compte la déclaration faite par Danton en 1792. C’est la même commission qui, en juillet 2012, publiait un rapport intitulé Forces armées, peut-on encore réduire un format « juste insuffisant » ?
A juste titre.
Car les conséquences pour la France d’une diminution significative de nos capacités militaires seraient désastreuses pour les autres domaines d’activité de notre pays. Ce serait à la fois le signe éclatant et l’accélération d’un vrai déclin : la France qui décroche. Le risque, pour la France, d’être ravalée au second rang de puissance « moyenne », destination pour tourisme culturel et gastronomique, est réel.
Mais ce n’est pas une fatalité.
Pour rétablir et conserver notre compétitivité économique, notre niveau scientifique et technologique, notre rayonnement diplomatique et culturel, notre capacité réelle d’influence dans le monde, nos emplois, nous devons disposer de nos meilleurs atouts. La capacité de dissuasion et d’action militaire en est un, encore indiscuté. Ne l’affaiblissons pas.
Cela ne signifie pas qu’aucune économie n’est possible. Même si elles ont déjà beaucoup « donné », les armées peuvent, doivent contribuer à l’effort général de redressement de nos comptes publics. Examinons scrupuleusement les moyens de la force de dissuasion. Ne maintenons les moyens de combat de haute intensité qu’au niveau strictement nécessaire pour conserver les capacités industrielles et les moyens nécessaires pour participer de façon significative à une opération interalliée. Privilégions résolument, dans l’organisation des forces, les unités opérationnelles en supprimant toutes les structures intermédiaires.

Examinons nos marges de performance sans corporatisme.

Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité à paraître dans les prochaines semaines analysera sûrement très bien les risques, les menaces, les impératifs internationaux. Nous veillerons attentivement à ce qu’il n’y ait aucune incohérence avec les contrats opérationnels sensés en découler mais qui pourraient subtilement, pour des exigences d’économies de court terme, être dimensionnés à trop bas niveau1.
Nous serons attentifs à ce que les modèles et contrats proposés soient établis après examen des (vrais !) coûts de possession et que les critères de remontée en puissance ont bien été pris en compte (préservation de l’avenir).

Nous veillerons également à la cohérence stratégique et financière entre les préconisations du Livre blanc et les moyens de leur réalisation dans la future Loi de programmation militaire. A cet égard le renvoi de l’examen de cette dernière à l’automne ne peut que nous interpeller, voire nous inquiéter.

Enfin, par-delà le Livre blanc, nous chercherons à convaincre les acteurs de notre Défense et plus généralement tous ceux qui contribuent à l’influence de la France dans le monde de la nécessité d’organiser un grand débat national sur l’enjeu crucial de notre influence et aux moyens qu’il convient d’y consacrer.

SONDAGE et ENSEIGNEMENTS
cf. Résultats et analyses graphique, rapport complet et ses sources en pdf

Le Rapport complet et ses sources

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