Journal des Futurs #29 – Il existe (aussi) une courbe d’apprentissage des projets publics

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Tous les ingénieurs de production savent cela. Quand la décision est prise de monter un projet, que ce soit une nouvelle usine, une nouvelle ligne de produit, ou un nouveau processus de production, il faut au moins plusieurs mois, voire plusieurs années avant d’en maitriser la fabrication.
Il faut que chacun des acteurs, les ingénieurs, les opérateurs, les logisticiens, les planificateurs acquièrent, chacun pour sa part, l’expérience de cette nouvelle production. Il leur faut s’appuyer sur les expériences antérieures, maitriser les gestes techniques, dominer les logiciels afin d’en tirer le meilleur, prévoir la circulation des informations utiles. Il faut en outre que les différents métiers s’ajustent l’un à l’autre sans trous, ni recouvrement : les deux écueils seraient préjudiciables à la bonne marche de l’ensemble.


C’est donc un savoir-faire collectif dont il s’agit, difficile à acquérir, et long à mettre en place. Bien entendu, plus le projet est ambitieux, plus ce savoir-faire requerra d’efforts et de temps pour s’élaborer. Savoir fabriquer et faire fonctionner une centrale nucléaire, envoyer une fusée dans la lune, cela ne se fait pas en une semaine. Il y faut du temps et beaucoup d’énergie.


En revanche, il suffit de quelques mois pour que ce capital, si précieusement acquis, ne disparaisse. Que les équipes se dispersent, que les installations soient abandonnées, que les modes d’emploi soient oubliés, et c’est définitivement que le savoir-faire sera perdu. Il faudra alors repartir de zéro si l’on souhaite relancer la production.

C’est ce phénomène que la France abasourdie a vérifié à ses dépens lors de l’épidémie de Covid-19. Pour ne plus fabriquer de masques, de respirateurs ou de paracétamol, la France s’est vue incapable d’en fabriquer à bref délai. Relancer des filières industrielles, même pour des objets assez simples comme le masque de protection (à la vérité, il s’agit d’un rectangle de textile non-tissé tenu par deux élastiques !) prend un certain temps. Cela nécessite un savoir-faire industriel, une chaine d’approvisionnement, des machines idoines, des techniciens et des opérateurs. Et la France ne possède plus ces ingrédients élémentaires.

Il en va de même pour les savoir-faire en matière de politiques publiques. Concevoir et mettre en œuvre une politique de sécurité, une politique d’aménagement de l’espace, une politique du logement, une politique de défense, cela nécessite aussi du temps et du travail. C’est l’accumulation de pensées, de techniques et de talents issus de plusieurs métiers et qui se conjuguent pour constituer une organisation efficace et performante, capable de délivrer le produit fini attendu. Il y faut une théorie générale, la maitrise de toutes les techniques, et les gestes justes des travailleurs.

La France disposait naguère de ces savoir-faire publics, élaborés pour certains depuis plusieurs siècles. Le ministère de l’Equipement, héritier des « Ponts et Chaussées », savait imaginer et conduire des politiques d’aménagement, de logement, de transport, et d’infrastructures. C’est ce ministère qui a mené, pendant les Trente Glorieuses, la reconstruction du pays, modernisé les logements des Français, couvert le territoire de routes, de ponts et de tunnels, bâti les ouvrages publics nécessités par les nouveaux standards de vie. Et le tout, en encaissant une inimaginable croissance de la population, due pour partie à l’accroissement naturel, et pour partie au retour des rapatriés et au début de l’immigration (la France passe de 40 millions en 1945 à 55 millions en 1980) !

Le ministère de l’industrie, héritier des « Mines » a, dans la même période, rebâti une industrie sur les décombres de celle d’avant-guerre, développé de nouveaux secteurs, assuré l’indépendance énergétique du pays (Elf ; EDF ; le programme nucléaire), lancé les ancêtres des ordinateurs, et jeté les premières bases du programme spatial.

Le ministère de l’agriculture a assuré à la France de l’après-guerre son indépendance alimentaire, hissé les productions nationales à un niveau de compétitivité leur permettant de supporter la concurrence internationale et l’ouverture des frontières, fabriqué des champions agroalimentaires nationaux, et géré au mieux la transition humaine nécessaire à cette révolution (il y a aujourd’hui un million d’agriculteurs contre 10 millions en 1945).

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Certes, les réalisations de ces puissantes administrations peuvent, rétrospectivement, être critiquées. Fallait-il construire les ZUP ? Fallait-il développer le nucléaire ? Fallait-il promouvoir l’agriculture intensive ? Avec le recul, et en sachant ce que l’on sait aujourd’hui, certains pourront penser qu’il ne fallait pas, ou pas ainsi. Il n’empêche que le pouvoir politique disposait alors du savoir-faire technico-administratif capable de lancer des politiques publiques ambitieuses avec une bonne chance de succès.

Depuis quelques décennies, l’idée s’est imposée, sous la pression des théories libérales (omniprésentes à Bruxelles), qu’il était inutile de maintenir à grands frais des bataillons d’ingénieurs et de techniciens publics. Ainsi donc fut fait, et les gouvernants, par conviction libérale ou par simple facilité budgétaire, se sont progressivement séparés de leurs corps techniques. Aujourd’hui, à l’exception du secteur de l’Armement, la maitrise d’ouvrage publique a disparu. Il n’existe plus, aux côtés des ministres, d’expertise capable de préciser les commandes des responsables politiques, et de négocier avec les fournisseurs les prestations et les prix. Or, on n’achète pas une politique du logement, des transports, de la transition écologique, ou de la cybersécurité, sur catalogue comme on achèterait un kilo de sucre ou un paquet de lessive. Et la nomination, à grands renforts de communication, d’un « Monsieur » ceci ou cela ne change rien à l’affaire. Il s’agit de savoir-faire qui sont par nature collectifs et qui se bâtissent dans la durée.

Les décideurs politiques se sont ainsi, peu à peu, condamnés à l’impuissance. C’est vrai au niveau national, et ce l’est encore davantage au niveau local. On voit chaque jour des maires acheter des ronds-points, des parkings, des lotissements ou des centres commerciaux clés-en-mains, sans réflexion sur les conséquences en matière d’entretien, de desserte, de durabilité, de sécurisation de tels équipements.

Au niveau des Etats, le manque de maitrise d’ouvrage publique est une des causes méconnues de la détresse des démocraties européennes. Le scénario se répète à chaque élection. Faute de relais technico-administratif, les responsables politiques sont incapables de traduire en actes visibles par leurs concitoyens les visions d’avenir qu’ils ont dessinées pendant la campagne électorale (et qui sont généralement pertinentes et séduisantes). La population en déduit naturellement qu’ils sont, au mieux incompétents, au pire menteurs. Dans les deux cas, c’est catastrophique pour la démocratie. Ainsi délégitimée, elle devient peu à peu inutile aux yeux de beaucoup. Dès lors, le terrain est libre pour des expériences gouvernementales aventureuses.

Xavier d’Audregnies
Membre de Synopia.

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