« Il faut systématiquement brûler ce que l’on a adoré », par Fabrice Lorvo

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Retrouvez l’article de Fabrice Lorvo, administrateur de Synopia et avocat, sur le site du Monde

Il est déjà possible de tirer quelques enseignements de la mise en garde à vue, le 19 novembre, au Japon, de Carlos Ghosn, PDG de l’alliance automobile Renault-Nissan- Mitsubishi Motors. Le premier est que le patron qui a cherché ou obtenu la notoriété médiatique reste un débiteur permanent vis-à-vis des médias. Le numérique replace l’image (ou l’icône ?) au cœur de notre société, et il faut systématiquement brûler ce que l’on a adoré. Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté car on sait depuis les Romains qu’il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Ce qui étonne, c’est l’ampleur donnée au phénomène. L’arrestation de Carlos Ghosn a été mondialement commentée et tous évoquent la déchéance d’un patron de la mondialisation au mépris de la présomption d’innocence. Le fait que son arrestation à la descente de son avion privé se soit passée face à des caméras a probablement participé à ce phénomène…

La deuxième leçon est que la valeur essentielle de l’entreprise est son image et celle de son représentant légal. Or cette image est fragile. A la suite de l’annonce de l’arrestation de Carlos Ghosn, le titre de Nissan a dévissé en Bourse de 12 %, le conseil d’administration de Nissan a limogé son président, celui de Mitsubishi également. L’immédiateté de la réaction des actionnaires démontre bien que pour protéger l’entreprise, ils ont choisi de la dissocier de celui dont l’intégrité était entachée.

Troisième point : l’image doit être morale. Aujourd’hui, une entreprise ne peut plus se contenter de fournir de bons produits ou de bons services, et son chef ne doit plus se limiter à être un excellent stratège. Il est impérieux que l’entreprise et son chef adoptent un comportement irréprochable. Le chef d’entreprise doit être au-dessus de tout soupçon.

Déjà mondialement jugé

Avec le recul et dans les prochaines années, on étudiera probablement la différence d’impact médiatique entre le « dieselgate » de Volkswagen en 2015 et l’arrestation de Carlos Ghosn en 2018. Lequel de ces deux actes est objectivement le plus grave pour l’entreprise ? Avoir abusé le consommateur en ayant inclus un algorithme trompeur dans les véhicules Volkswagen entre 2009 et 2015, ou voir son PDG accusé d’avoir omis de mentionner une partie de ses revenus dans des rapports annuels à destination des autorités financières japonaises entre 2011 et 2015 ? Il est vrai que chez Volkswagen, le président du directoire a démissionné en déclarant ne pas avoir été informé de cette fraude organisée. M. Ghosn, quant à lui, n’a pas encore eu le loisir de s’exprimer, mais il a déjà été mondialement jugé.

Dernier point, la gouvernance au sein de l’entreprise, c’est-à-dire l’ensemble des règles qui définissent la manière dont une entreprise doit être dirigée et contrôlée, est en train d’évoluer. S’il est effectivement avéré que l’enquête ouverte par le parquet de Tokyo est basée sur la dénonciation de Nissan (après des mois d’investigation interne sur son PDG, à l’initiative d’un lanceur d’alerte), cela démontrerait que les processus de contrôle mis en place, notamment dans les grands groupes, commencent à fonctionner, et que leurs dirigeants ne doivent pas les négliger. Nissan a aussi utilisé la nouvelle procédure dite du « plaider coupable », entrée en vigueur en juin au Japon, et qui permet d’obtenir des sanctions réduites quand on reconnaît une faute.

Plus symptomatique, le président exécutif de Nissan a estimé dans une conférence de presse que cette crise résultait du trop long règne de Carlos Ghosn. Ce type de constat pourrait conduire les actionnaires à renouveler régulièrement les dirigeants, nonobstant leurs bonnes performances. On peut utilement se demander si le mouvement de dégagisme qu’a connu récemment la classe politique n’est pas en train de toucher le monde de l’entreprise.

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