« Fragile, très fragile, résilience nationale », par Alexandre Malafaye

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Retrouvez l’article d’Alexandre Malafaye, Président de Synopia, publié dans la revue Servir (Alumni ENA et INSP), dans son numéro n°529. Ce numéro est disponible à l’achat.

La société française est traversée par de multiples tensions et fractures qui s’accentuent, elle fait aussi l’objet de nombreuses manipulations extérieures (fake news, wokisme, etc.) et subit de plein fouet l’enchaînement et l’empilement des crises. « Et pourtant, elle tient », comme aurait pu observer Galilée. Vraiment ? Rien n’est moins évident et gare aux illusions des récentes leçons de l’Histoire, en particulier la crise sanitaire.

Pendant le long épisode Covid, la peur – légitime – et son instrumentalisation ont permis de déployer un arsenal de restriction des libertés inédit depuis 1945. Il n’était cependant pas d’emblée certain qu’un peuple de gaulois réfractaires se laisserait aussi docilement enfermer. Un chercheur de Sciences Po avait alors émis une hypothèse intéressante, à savoir qu’il est plus facile de confiner un peuple défiant. Ce que nous sommes devenus au fil des dernières décennies. Selon le baromètre annuel 2024 du CEVIPOF, 38 % des Français se disent méfiants (contre 24 % en Allemagne, 20 % en Pologne et 33 % en Italie) et 13 % expriment de la peur. Avec un tel état d’esprit, si l’on considère que « l’autre » est « une arme par destination », il n’est pas surprenant de préférer rester chez soi confiné et rassuré par un « quoi qu’il en coûte » protecteur. Pour ruineux qu’il fut, le dispositif a permis que le désespoir ne pousse pas certains à la révolte. 

Or, dans une société devenue irritable à l’extrême et qui se sent victime de toutes les injustices, la révolte constitue une menace à prendre au sérieux. Nous l’avons vu à l’occasion des gilets jaunes qui n’ont pas manqué de faire vaciller le pouvoir à deux reprises. Plus récemment, les mobilisations paysannes montrent à quel point l’équilibre reste fragile entre l’ordre et le chaos. Comme il était impensable d’affamer Paris, le Gouvernement n’a pas eu d’autre choix que de lâcher du lest.

Chacun doit en être conscient. Il suffit de quelques heures sans électricité dans une grande ville comme Paris, d’un empoisonnement de l’eau du robinet (même sans réel danger pour la santé), d’une panne d’internet ou encore d’une cité qui s’embrase pour que commencent exode massif, émeutes et pillages à grande échelle.

Sommes-nous préparés à cela ? Serions-nous collectivement capables de jouer la carte de la solidarité, de faire preuve de sang-froid et de ne pas céder à la panique face à la survenue d’un événement majeur qui prendrait les services publics de court ? 

Dans un pays où l’interventionnisme de l’État s’immisce jusque dans notre vie privée et règlemente la plupart de nos actes au quotidien, il n’est pas interdit de douter de la capacité des Français à bien réagir sans être assistés en situation de crise paroxystique. Alors comment se préparer au pire ? Et, sans penser aux seules situations extrêmes, comment refabriquer un collectif capable par lui-même de faire preuve de résilience (responsabilité, solidarité, imagination) et de ne pas tout attendre « d’en haut » ?

Le plus simple consiste peut-être à revenir aux fondamentaux et à prendre exemple sur ce qui fonctionne. En matière de résilience, les Armées ont beaucoup à nous apprendre. Leur modèle est aussi simple que robuste : « un chef, une mission, des moyens », auquel s’ajoutent des valeurs, la force consciente du collectif et un principe supérieur, la confiance.

Le soldat a confiance en son chef jusqu’au plus haut sommet de la hiérarchie, du caporal au CEMA. Il fait partie d’une équipe (un corps) et connaît sa mission – le projet. Le narratif lui convient, il en comprend la fin – le pourquoi et ses conséquences, y compris le sacrifice suprême. Et il a les moyens d’accomplir sa mission, avec la certitude que les copains ne le laisseront pas tomber sur le champ de bataille en cas de coup dur.

Transposé à notre système démocratique et républicain, le modèle militaire met en lumière les fragilités de notre résilience collective. Plus on remonte vers le sommet de l’État et plus la confiance envers le chef diminue. Nous ne partageons aucun projet commun. Aucun narratif, même la promesse du retour « des jours heureux », ne parvient à convaincre. Au contraire, demain devient synonyme de « jours moins bien ». Quant aux moyens mis, lorsqu’il s’agit de la chose publique, force est de constater ses carences, ses insuffisances et son inadaptation. Nos valeurs sont soit contestées, soit en incapacité de fournir des preuves de leur effectivité. Enfin, les sentiments d’insécurité et d’inégalités se propagent et dopent les colères.

Les réformes successives de l’assurance chômage en sont une traduction magistrale. Quand vous travaillez dans le privé, si vous tombez, vous n’êtes pas à l’abri d’être emporté par une spirale infernale qui peut vous conduire d’abord au RSA puis dans la rue. Ironie du sort, comme vous êtes sorti des statistiques du chômage, vous « comptez » moins aux yeux des élus

Le trait peut sembler forcé, mais les intentions de vote aux prochaines élections européennes confirment qu’il est impossible de bâtir une Nation forte et résiliente avec un peuple divisé qui ne se sent ni respecté ni écouté.

Il devient donc urgent de s’engager sur le chemin qui fabriquera à nouveau de la confiance, du lien et de la cohésion. Il faut cesser d’entretenir les peurs, en particulier sur la « fin du monde ». Car la peur n’évite jamais le danger, mais elle empêche de réfléchir. Les armées le savent et c’est pourquoi elles entraînent les soldats et les préparent à tout affronter, et surtout l’imprévu.

Parmi les effets finaux recherchés d’une bonne gouvernance publique se trouve la résilience de la Nation. Pour la renforcer, les leaders politiques doivent faire preuve d’audace dans leurs méthodes de gouvernance, oser le pari de la confiance avec les Français et rechercher leur consentement. Tout étant lié, il leur faut apprendre à écouter, à jouer collectif (« Je » n’a jamais soulevé une montagne, mais ensemble, « nous » le pouvons), à faire preuve d’exemplarité et à fixer un cap auquel les Français pouvent croire et adhérer.

Alexandre Malafaye
Président de Synopia

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