«Coronavirus: la fin d’un monde ou le début d’un autre?», par Alexandre Malafaye

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Retrouvez la chronique d’Alexandre Malafaye dans l’Opinion.

En France, la crise sanitaire liée au coronavirus Covid-19 a commencé début mars, avec les premiers décès, et voilà une semaine que nous sommes confinés et sidérés, contraints d’observer la mise à l’arrêt de notre monde.

Une semaine déjà. Soudain, tout s’est figé et le temps est devenu étrangement long, pesant, angoissant. Dans ce contexte inédit, nous voyons surgir d’un coup les multiples visages de l’incertitude, tels les fantômes de nos pires cauchemars.

Bien sûr, la mise en place de cette extraordinaire quarantaine nous donne l’occasion de commencer à observer la trajectoire du véhicule fou lancé à pleine vitesse qui a percuté un ennemi invisible de plein fouet. Un choc inouï. Il n’y a même pas de traces de frein. Pour l’instant, les tonneaux se poursuivent et il faudra beaucoup de temps pour établir la liste des victimes, directes et indirectes. Pour autant, nous pouvons déjà nous interroger : comment, en dépit de nos moyens et de l’expérience, ne nous sommes-nous pas préparés à éviter pareil accident ?

Sans doute par légèreté. Par inconscience. Par manque de courage. Par cupidité. Ou par bêtise. Sans doute un peu de tout ça à la fois. Et parce que notre modèle n’a cessé de reposer sur la fuite en avant et la spéculation, sans jamais chercher à se remettre en question.

Ainsi, ces dernières années, beaucoup nous ont parlé d’un « nouveau monde » dont nous pouvions tout attendre, tout espérer. Avec l’expérience, nous avons fini par comprendre qu’il s’agissait davantage d’une construction intellectuelle, d’un concept, que d’une nouvelle réalité.

Et bien cette fois, le nouveau monde s’annonce. A quoi va-t-il ressembler ? Très difficile à prédire, mais à n’en pas douter, il sera différent du précédent. Car cette crise sanitaire, économique et sociale est d’une portée inédite. Elle laissera des traces gigantesques, et ses multiples conséquences vont se charger de transformer notre « vieux monde ».

Il faudra alors tenter de conduire les changements, tant bien que mal. Sans les subir.

Même si nous pouvons fonder de vrais espoirs sur un possible sursaut intelligent de l’humanité, ce n’est pas chose gagnée.

En effet, les pièges qui nous attendent sur cette route inconnue sont innombrables.

Surprises stratégiques. A court terme, d’abord, tant que la crise sanitaire durera et que nous serons confinés. Pendant cette période, où chaque jour constitue un défi, de nombreuses « surprises stratégiques » peuvent surgir, mettre à mal la résilience de la Nation et nous précipiter à la lisière du chaos. Crise financière qui viendrait s’ajouter aux autres, flambée dans nos banlieues ou nos prisons, retrait massif de certaines corporations, etc.

Cependant, le scénario du pire reste assez peu probable, et il y a une vraie chance pour que le véhicule termine sa course très cabossée certes, mais sur ses roues.

Viendra alors le temps de la réparation et du redémarrage, temps intermédiaire, qui constituera une période charnière, mais à très haut risque.

Charnière, car ce temps sera celui qui permettra de tirer les leçons de second grand avertissement que nous adresse la planète. Le premier étant lié à la brutalité du changement climatique qui éprouve déjà tant de pays et de populations.

À très haut risque car la casse économique et sociale va accentuer encore les fractures au sein de nos sociétés. Les mécontentements pourraient bien dépasser en intensité ceux que nous avons connus à l’occasion de la crise des « gilets jaunes ». Si la peur de la mort peut favoriser le civisme et l’acception d’une certaine restriction de nos libertés, la cohésion de « guerre sanitaire » ne durera qu’un temps, n’en doutons pas, et il n’est pas impossible que nous débouchions sur une crise démocratique et institutionnelle majeure.

Et puis il y a l’immense territoire des polémiques et des règlements de compte liées à la gestion de cette crise sanitaire, véritable champ de mines que nous ne pourrons sans doute pas contourner. Responsabilités des autorités politiques et médicales, manque d’anticipation par rapport au scénario italien, pénurie des masques, généralisation tardive de l’usage de la chloroquine, etc. Le mélange de la fatalité avec l’incompétence et l’arrogance constitue un cocktail explosif.

Ecueils. À cela s’ajoutent de sérieux écueils. D’un côté, nos marges de manœuvre pour agir vraiment, en particulier le poids de la dette qui ramènera les rêveurs sur terre, et les nouveaux déséquilibres géopolitiques, en faveur de l’Asie notamment. De l’autre, la capacité (et la motivation) des tenants du système à organiser une véritable et sincère révolution pacifique (s’ils ne sont pas renversés entre-temps). Sans parler des profiteurs et des opportunistes qui vont tenter d’augmenter encore leur part du gâteau.

Il reste les raisons d’espérer, et les motivations qui permettront de leur donner corps. La pression des jeunes générations devrait là jouer un grand rôle. Que ce soit sur le climat ou leur façon d’aborder leur carrière, ils ont montré leur capacité à refuser les compromissions et les renoncements des générations précédentes. Même si, le moment venu, l’urgence de relancer le moteur et notre propension à l’individualisme prendront le pas sur bien des considérations, la jeune génération ne laissera personne transiger sur la santé, et ils ne seront pas seuls.

Fraternité. Ainsi, nous réalisons, un peu tard, qu’il était funeste de ne pas placer l’Homme au centre de nos priorités. La crise sanitaire nous ouvre les yeux sur la multitude des petits et des humbles, sans qui rien ne tourne, et dont nous dépendons tous, en permanence. La nation repose sur eux. La chanson de Jean-Jacques Goldman leur rend d’ailleurs un bouleversant hommage (« ils sauvent des vies »). Ses paroles rappellent l’extrême importance de la fraternité et de la bienveillance désintéressée.

Dans ce prolongement, des voix évoquent l’idée d’un nouveau contrat social, qui intégrerait le retour de l’expérience en cours, qui redéfinirait les missions du service public et favoriserait l’avènement progressif d’un système marchand fondé sur un partage de la valeur plus équitable entre l’ensemble des parties prenantes.

D’autres esquissent des plans dont l’ambition serait de limiter notre dépendance stratégique et de tracer des circuits de marchandises à la fois plus courts et plus économes en carbone.

Certains imaginent de nouvelles formes de régulations et de solidarité à l’échelle de l’Union européenne et de la planète, avec une refonte des principaux instruments de gouvernance.

Si nous parvenons à franchir sans trop d’encombres ces deux périodes que l’image du « salaire de la peur » décrit bien, et que nous réussissons à intégrer dans l’équation du futur les gênes d’une véritable inflexion de la trajectoire actuelle, alors s’ouvrira une nouvelle ère pour nous et nos enfants. Et pourquoi pas l’amorce d’une autre forme de civilisation, plus généreuse et responsable, fondée sur le respect et l’amour de son prochain. Il est permis d’y croire et d’y œuvrer.

Hannibal disait « Nous trouverons un chemin, ou nous en créerons un ». Voilà qui est plus que jamais nécessaire.

Alexandre Malafaye est président de Synopia.

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