« L’éthique de la responsabilité, l’élection présidentielle et la leçon du dernier émir de Grenade »

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Tribune écrite par Alexandre Malafaye et publiée dans l’Opinion le 28 février 2017

En 1492, quand il fut vaincu par les armées des rois catholiques, Boabdil, dernier émir de Grenade, dut quitter l’Espagne, par la ville de Motril d’où il embarqua, après avoir traversé les montagnes de la Sierra Nevada. La légende raconte qu’au col appelé « du dernier soupir du Maure », Boabdil regarda une dernière fois la capitale de son royaume perdu et pleura. Sa mère Aicha Fatima lui lança : « Ne pleure pas comme une femme, pour ce que tu n’as su défendre comme un homme ! »

Les membres éminents de la classe politique française sont à l’image de Boabdil. Ils se sont succédé au pouvoir depuis plusieurs décennies, et il semble à leurs électeurs qu’ils n’aient rien fait pour vaincre les maux de leur peuple : chômage, pauvreté, insécurité, peur du lendemain, perte d’influence de la France et perte de la fierté nationale… Et pourtant, ces grands personnages s’étonnent et pleurent aujourd’hui, amers d’être contraints d’abdiquer leurs ambitions présidentielles. Ils quittent la scène les uns après les autres, sans espoir de retour pour la plupart.

Pour poursuivre la comparaison, ce que les Français reprochent à ces dirigeants, ce n’est pas d’avoir échoué (quoique, au bout de quelques décennies de « crise », subie de plein fouet par les plus faibles, on aurait pu espérer la sortie du tunnel promise Raymond Barre…. en 1976), c’est de ne pas s’être battu avec une énergie suffisante.

Depuis la Libération, et surtout depuis 1958, il existait un pacte entre les Français et leurs dirigeants: le peuple consentait à donner tout le pouvoir au président élu et à son gouvernement, et, en échange, les chargeait de résoudre les problèmes

Ethique de responsabilité. De François Mitterrand, désabusé, laissant tomber « contre le chômage, on a tout essayé », à François Hollande déclarant « Mon ennemi, c’est la finance » et signant le pacte budgétaire européen quelques semaines après, en passant par Jacques Chirac diagnostiquant « la fracture sociale » sans rien faire pour la réduire, ou par Nicolas Sarkozy dont aucune des nombreuses promesses (sur l’emploi, la sécurité, le statut des banques, l’évasion fiscale, etc.) n’a reçu de vraie réponse, aucun de nos dirigeants récents n’a donné l’impression de jeter toutes ses forces dans la bataille pour alléger les peines des Français. Pire, aucun n’a été inspiré par une « éthique de responsabilité », qui s’applique pourtant par ailleurs, et n’en a tiré des conséquences logiques, pour songer à démissionner, ou se retirer de la vie publique ; au contraire, tous ont cherché, sans guère de vergogne, à être réélus, en dépit de l’absence patente de résultat.

Pour le dire autrement, depuis la Libération, et surtout depuis 1958, il existait un pacte entre les Français et leurs dirigeants. Le peuple consentait à donner tout le pouvoir au président élu – un monarque républicain, selon cette formule assez juste – et à son gouvernement, et, en échange, les chargeait de résoudre les problèmes. Ce pacte fut respecté durant les années gaulliennes et pompidoliennes. Puis, les difficultés arrivant, au milieu des années 1980 et surtout 1990, l’électorat, moins primaire et superficiel qu’il n’y paraît, laissa le temps nécessaire aux dirigeants pour trouver les solutions et les mettre en œuvre. On sait, en effet, que ces choses-là sont difficiles et demandent patience et détermination.

La période que nous vivons actuellement montre que la patience du peuple est arrivée à son terme, et que les citoyens voudront bientôt reprendre leur pouvoir, puisque le contrat n’est pas rempli, et qu’au contraire, les preuves s’accumulent de prises d’intérêt injustifiées. Cette vague, que les derniers événements laissent augurer puissante et irrépressible, emportera deux conséquences.

La première est un probable grand coup de balai dans la classe dirigeante actuelle, à l’instar des épurations qui ont suivi les constats d’incompétence des élites (1793, 1848, 1870, 1945, voire 1958). Formons le vœu qu’il reste non-violent !

Solutions collectives. La seconde est la nécessité d’imaginer par quoi remplacer un système agonisant qui ne parvient plus à imaginer et à imposer « du haut » les solutions collectives, et qui ne sert, la plupart du temps, qu’à préserver les intérêts de quelques-uns. Déjà, de nombreux groupes de citoyens inventent, à l’échelle microscopique du quartier ou de l’association, les éléments d’une nouvelle démocratie, participative et inclusive. Il faudra en tenir compte et canaliser ce foisonnement. Il faudra aussi, et surtout, jeter les bases d’un contrat social qui rende possible la coexistence de ces initiatives. L’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers, et la démocratie française ne sera pas seulement la somme des multiples démocraties locales, aussi sympathiques et mobilisatrices soient-elles.

En clair, la France joue, dans ces prochaines semaines, son avenir en tant que Nation. Car il ne faudrait pas que demain, nous soyons 67 millions de Boabdil à pleurer notre patrie perdue…

Pour lire cette tribune sur le site de l’Opinion, cliquez ici

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