« La Matrie en danger ! », chronique par Alexandre Malafaye

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« Les grands hommes se passionnent pour les petites choses, quand les grandes viennent à leur manquer » écrivait d’Alexis de Tocqueville à Gustave de Beaumont en 1857. À l’heure d’un débat public qui vire à la cacophonie, ce constat ne pouvait pas mieux ressortir du chapeau de l’Histoire. Ecriture inclusive, interdiction de la cigarette au cinéma, ou dernière en date, ajout du mot « matrimoine » aux Journées du patrimoine (une initiative proposée par EELV au Conseil de Paris et qui sera étudiée en 2018), sont autant de « petites choses » qui mobilisent nos représentants et déchaînent la JAVA (Jungle Audiovisuelle, Virtuelle et Artificielle).

Signe des temps qui changent ou simple dérèglement passager de la parole publique ? Il semble bien que l’intérêt manifeste de l’État pour le marginal dure, et même s’amplifie.

À quand remonte le début de cette dérive ? Est-elle liée à la multiplication des moyens d’expressions et de communications ? Est-elle inhérente à cette façon moderne de faire de la politique ou, pour exister, il faut d’abord faire du bruit ? Est-elle accentuée par la marchandisation de l’information, devenue simple source de profit ?

Des réponses se dessinent, et ne peuvent nous rassurer. Dans ce monde « virtu-réel », la voix de l’État se perd, se dilue et se brouille, au point de ne plus occuper une place de choix dans le débat démocratique. Car enfin, soyons un peu sérieux. Par comparaison avec la lutte contre le terrorisme islamique, le réchauffement climatique, les migrations, le chômage des jeunes et l’éducation nationale, les déserts médicaux, la cohésion sociale ou celle des territoires, les Journées du « matrimoine » ont de quoi faire rire, ou pleurer. Mais pour traiter les grands sujets, un minimum de hauteur de vue s’impose, ce qui oblige à laisser de côté ces encombrants petits calculs politiciens à vocation existentielle.

Dans les faits, si l’État ne joue plus ce rôle d’initiateur et d’animateur clé du débat public, c’est parce qu’il alimente cette cacophonie démocratique, au même titre que tous ceux dont internet a démultiplié la parole. Comme l’État est poussé à nous assister dans tous les actes de notre vie quotidienne – au nom du fameux principe de protection –, qu’il nous dit comment nous alimenter, comment élever nos enfants, comment écrire, où fumer, où installer les crèches de Noël, qu’il a circularisé près de 400 000 normes, et qu’il taxe tout et même n’importe quoi, ne nous étonnons pas que le débat public tourne au ridicule. Même l’Union européenne en rajoute, en définissant la taille des coupelles d’huile d’olive dans les restaurants, la vitesse des clignotants des voitures, le débit des poires de douche et même la largeur des lunettes WC…

Que d’État ! C’est pourtant là que réside le plus saisissant paradoxe : en apparence, les droits de l’État ne cessent de se renforcer, au détriment de ceux du citoyen qui évolue dans un état de droit de plus en plus corseté. Mais en réalité, même s’il s’immisce de plus en plus dans notre vie au travers de cette folie normative et hygiéniste, et que la pression terroriste le conduit à davantage à encadrer nos libertés, sur l’essentiel, il ne contrôle plus rien. Il subit la pression des voix minoritaires, des flambées d’indignation sur les réseaux sociaux, et il cède sur le principal, perdant de vue ce qui ne devrait cesser de l’occuper, à savoir l’intérêt général de notre pays et son futur. Comme la nature a horreur du vide, il réglemente à tour de bras, au lieu de chercher à reprendre la main sur un jeu qui lui a échappé. Sa légitimité en pâtit nécessairement, puisqu’elle ne repose plus que sur sa capacité à administrer la légalité et à s’emparer de sujets accessoires, ou qui ne devraient pas relever de sa sphère. Certes, nous avons tous le droit de penser et de partager urbi et orbi (merci Twitter !) le fruit de nos élucubrations, mais au moins, l’État se devrait de penser droit… et ne pas penser qu’au droit, et en droit, pour agir.

S’il ne se ressaisit pas, cette hyper-mobilisation de la parole et de l’action publiques sur le secondaire finira par condamner notre façon de vivre. Car à l’heure de cette révolution numérique dont nous n’avons toujours pas saisi le sens et la portée, deux périls menacent la bonne gouvernance de notre pays :

  1. Se laisser déborder par les affaires courantes. Si les journées de Jupiter font sans doute 36 heures, il n’est pas Louis XIV et ne peut proclamer « l’État, c’est moi ». L’État, c’est une multitude d’acteurs désorientés (et parfois calculateurs) qui, pris au piège d’un système déresponsabilisant, laisse tout remonter à l’étage supérieur, pour finalement aboutir au sommet de l’État, sur le bureau de son chef. Le prédécesseur d’Emmanuel Macron en a fait les frais, à se retrouver contraint de gracier telle condamnée après une pétition, ou de négocier en direct avec une jeune roumaine. De telles pratiques appartiennent au passé, pensez-vous ? Peut-être. Nous verrons bien dans la durée si le Président Macron parvient à se tenir à bonne distance du quotidien, et surtout à canaliser le génie normatif des centaines d’électrons libres et bavards qui gravitent autour de lui.
  2. Ne pas regarder loin derrière et loin devant. D’où venons-nous, où sommes-nous et où allons-nous ? Qui, de nos jours, au sein de l’appareil d’État, se pose de telles questions et prend la mesure de ce qui est à l’œuvre ? Qui réalise que le pointillisme législatif actuel laissera bientôt la place à un autre style de figuration, le réalisme soft totalitaire ? Le « Big brother » qui nous guette n’est pas celui de Georges Orwell, issu d’une guerre nucléaire, mais celui né du mariage entre Big data et Big morale. Là encore, vous avez le droit de douter. Mais prenons un exemple et tirons un peu dessus. Dans des dizaines de pays, les animaux de cirque sont interdits. Pour l’instant, la France résiste. Mais elle finira par céder, c’est le sens de l’histoire, et il faudra aller plus loin, toujours plus loin. Viendra bien le moment où certains s’intéresseront au sort des oiseaux en cage, aux chiens en laisse ou aux chats d’appartement. Ils seront eux-aussi interdits. Par chance, grâce à l’intelligence artificielle, nous continuerons à avoir nos Fido, Bubulle, Titi et autre Grisou, autant de gentils petits robots, semblables en tous points aux vivants, à ceci près que nous n’aurons plus à souffrir de leur disparition, ni à aller chez le vétérinaire…

À défaut d’être certain, ce futur est possible, voire probable. En 1970, nos parents ou nos grands-parents n’auraient pas « acheté » le projet de la France d’aujourd’hui. Voilà pourquoi il convient de tirer les leçons de l’Histoire récente et de réagir. Bâtir un projet de société, ce n’est pas laisser le pays dériver sur une pente savonnée, tout en jouant la comédie des apparences. Alors s’il y a bien une « grande cause du quinquennat », c’est celle-là. Revenir à l’essentiel et s’y tenir, pour redonner du sens et un cap à la France. Car à l’évidence, la Patrie est en danger.

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